5G : le bras de fer entre Washington et Huawei s’intensifie

Par Danny Gagné
Chroniques des nouvelles conflictualités - Chaire Raoul-Dandurand

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Depuis l’année dernière, l’affrontement entre Washington et Pékin au sujet du développement de la 5G par Huawei a pris une tournure nettement plus acrimonieuse. Outre la joute médiatique à laquelle se livrent les États-Unis et la Chine, que se passe-t-il concrètement sur le champ de bataille numérique ?

Si le dossier Huawei était une télésérie, un nouvel épisode viendrait juste de s’ajouter à la présente saison : en février dernier, le département de la Justice américain a inculpé quatre membres des forces armées chinoises de s’être introduits dans le système informatique de la société Equifax. Cette compagnie américaine d’évaluation de cote de crédit avait, en 2017, été victime d’une brèche informatique massive, compromettant les données personnelles de près de 150 millions de clients. Alors qu’Equifax avait écopé en juillet 2019 d’une amende de 575 millions de dollars américains pour sa négligence, le dossier semblait se clore comme un incident relevant de pure cybersécurité commerciale.

La récente accusation de la justice américaine vient désormais non seulement rouvrir la controverse, mais également lui ajouter une dimension géopolitique. Moins de 24 heures avant la mise en accusation des militaires chinois dans l’affaire Équifax, le département de la Justice ajoutait également de nouvelles charges à sa poursuite contre le géant chinois des télécommunications Huawei. En plus des précédentes accusations de fraude bancaire et d’obstruction à la justice, l’entreprise chinoise est désormais officiellement accusée du vol de technologie contre des firmes américaines, notamment T-Mobile.

En apparence sans lien entre eux, ces deux incidents semblent pour autant signaler une nouvelle phase dans l’actuelle offensive de relations publiques menées par les États-Unis à l’encontre de Huawei et la Chine, mais aussi des alliés de Washington. Le propos : si vous doutiez jusqu’ici des menaces posées par la Chine, l’affaire Equifax doit vous faire réfléchir à nouveau.

Carotte et bâton pour les alliés

Le message semble s’adresser directement aux décideurs, mais plus encore à la population et aux compagnies des pays alliés. En effet, les premières victimes de la faille d’Equifax furent les consommateurs américains. Or, la firme opère dans de nombreux pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord (OTAN), notamment le Canada, le Royaume-Uni ou encore le Portugal et l’Espagne. La nouvelle mise en accusation américaine vient ainsi servir de carotte dans le dossier des futurs réseaux 5G, dont plusieurs partenaires des États-Unis hésitent actuellement à confier ou non le développement à Huawei.

Alors que le Royaume-Uni semblait plutôt favorable à Huawei en 2019, la décision finale de collaborer avec le géant asiatique a été reportée à une date indéterminée, étant donné que le pays se dirigeait vers une élection générale le 12 décembre. En Allemagne, après plusieurs mois d’affrontements entre l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d’Angela Merkel et l’Union sociale chrétienne (CSU), le parlement s’est finalement prononcé le 11 février pour l’idée d’inclure Huawei dans les démarches d’implantation de la 5G dans le pays. La France s’est elle aussi montrée intéressée à ouvrir la porte à Huawei pour l’implantation de la 5G, avec certaines restrictions qui restent à déterminer.

Pour autant, les États-Unis agitent également un bâton sur l’enjeu de la 5G, en menaçant maintenant d’arrêter de partager certains renseignements sensibles avec les alliés européens (mais aussi le Canada) qui s’en remettront à Huawei pour leur réseau 5 G. Reste à voir si Washington passera de la parole aux actes, mais les conséquences pourraient être considérables pour les relations entre membres de l’OTAN.

L’envers du décor

En marge de cette offensive de relations publiques américaine, c’est une tout autre partie d’échecs qui se joue : les suspicions américaines à l’encontre de Huawei ne datent pas d’hier et le dossier 5G se révèle le énième épisode d’un bras de fer numérique ayant débuté au moins en 2005. À l’époque, la RAND Corporation (un think tank américain actif dans le secteur de la défense) avait été chargée d’enquêter sur les menaces chinoises sur le système de télécommunication des États-Unis. Parmi les principales sources de risques, Huawei avait été identifiée comme un danger pressant. Le rapport faisait le constat qu’il était impossible de savoir si l’équipement produit par Huawei pouvait cacher des composantes malveillantes.

Pour pallier cette situation, la National Security Agency (NSA) américaine mit sur pied en 2009 l’opération Shotgiant. Celle-ci, comme le relate le journaliste d’investigation David Sanger dans son ouvrage The Perfect Weapon, avait deux objectifs (Sanger 2018, p. 77-79). Premièrement, il s’agissait d’entrer dans les systèmes informatiques de la maison mère de Huawei pour surveiller les communications des têtes dirigeantes de l’entreprise. Deuxièmement, et de manière beaucoup plus inquiétante, l’opération avait pour but de « moucharder » secrètement certains produits de la firme, afin de pouvoir espionner des pays (amis comme ennemis) qui faisaient affaire avec elle. Le stratagème fut ébruité en 2013 à la suite des révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden.

Si l’opération Shotgiant pose la question de qui a croqué le fruit défendu au départ, ce sont plutôt les tomates pourries qui s’échangent depuis lors, Washington et Pékin s’ingéniant tous deux à discréditer l’autre auprès du grand public. Éprouvant des difficultés visibles pour définir le cycle de nouvelles sur le dossier de la 5G, Huawei accuse les États-Unis de mener une campagne de désinformation simplement pour nuire à sa compétitivité commerciale. Au pays de l’Oncle Sam, les médias se lancent indirectement dans la mêlée en exposant certains péchés de Huawei : en août 2019, le Wall Street Journal publiait par exemple une enquête affirmant que des employés de la firme avaient aidé les gouvernements ougandais et zambien à enquêter sur des opposants politiques. Deux semaines plus tard, Huawei accusait les États-Unis d’avoir mené une série de cyberattaques, infiltrant ses systèmes informatiques et menaçant ses employés.

Le Canada : entre le marteau et l’enclume

La confrontation qui oppose Washington et Pékin est particulièrement inquiétante pour le Canada. Ottawa est déjà dans une position délicate après l’arrestation de Meng Whanzou en 2018 et la détention de deux Canadiens en Chine, Michael Kovrig et Michael Spavor, accusés d’avoir porté atteinte à la sécurité nationale. Devant le haussement de ton de Washington face à ses alliés, le Canada semble être le pays qui a le plus à perdre, puisqu’il exporte environ les trois quarts de sa production économique vers le territoire américain. Quant au développement du réseau de télécommunication canadien et à l’utilisation de la 5G, il apparaît de plus en plus qu’Ottawa aura peu de marge de manœuvre pour décider de sa propre avenue dans ce dossier.

La rhétorique américaine au sujet de Huawei semble véritablement trouver écho auprès de la population canadienne. Un récent sondage, mené par la firme Angus Reid, montre que plus d’un Canadien sur deux (56 %) estime que la firme chinoise devrait être complètement écartée lorsque viendra le temps de déployer la 5G au Canada. Le plus proche compétiteur de Huawei pour le développement du réseau 5G est la firme suédoise Ericsson, une alternative que semble préférer le voisin américain. Toutefois, des questions de sécurité surgissent ici aussi : Ericsson affirmait l’été dernier avoir été victime de cinq cyberattaques entre 2014 et 2017, la Chine arrivant première sur la liste des suspects. Pour le Canada, tout ne semble donc être que dilemme dans le dossier 5G : pour certains, il s’agit de choisir quel pays fâcher; pour d’autres, choisir par quel pays être espionné.

Danny Gagné est chercheur à l’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand.

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24 mars 2020