COVID-19 : une menace à l’approvisionnement des États-Unis en minerais stratégiques

Par Victor Bardou-Bourgeois
Chroniques des nouvelles conflictualités - Chaire Raoul-Dandurand

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Alors que les États-Unis sont devenus l’épicentre de la pandémie de la COVID-19, il est de plus en plus clair que le confinement de la majorité de la main d’œuvre du pays, ainsi que la mise en arrêt de vastes pans de l’industrie américaine, auront un impact important, à court et moyen termes, sur plusieurs secteurs de l’économie de cette superpuissance qui vacillait déjà. Parmi les secteurs fortement affectés, l’exploration et l’exploitation minières ont connu un ralentissement notable depuis le début de la crise sanitaire.

Cette réalité est loin d’être anodine, car elle fait planer une ombre sur l’approvisionnement des États-Unis en une ressource phare : les minerais dits « stratégiques », groupe de métaux non combustibles ayant une grande diversité d’applications industrielles. La pandémie entrave effectivement la chaîne d’approvisionnement de ces minerais, essentielle au développement de plusieurs équipements de haute technologie. La crise de la COVID-19 vient également mettre à mal les récents efforts de l’administration Trump pour réduire le contrôle de la Chine sur ces ressources. On pourrait donc voir s’accentuer encore davantage les tensions géoéconomiques entre Washington et Pékin.

Ressources névralgiques pour la haute technologie et la défense

Qu’entend-on par minerais stratégiques ? Le terme désigne entre autres le cuivre, le lithium, le cobalt, le platine, le titane ou encore le graphite. Les minerais stratégiques incluent aussi les terres rares, un groupe de 17 éléments chimiques du tableau périodique, dont le cérium et l’yttrium. On retrouve généralement celles-ci dans le sol et elles se distinguent par d’importantes propriétés électromagnétiques. Les minerais stratégiques sont indispensables à différents secteurs de la haute technologie. Ils trouvent leur utilité autant dans le domaine civil que dans celui de la défense.

Dans le secteur civil, ils sont, entre autres, une des clés de voute de la transition énergétique : certains métaux, notamment le lithium, sont une composante essentielle dans la fabrication de voitures électriques et hybrides, de panneaux solaires, d’éoliennes, ainsi que de batteries permettant le stockage d’énergies vertes. Ces minerais trouvent aussi leur utilité dans le domaine médical, notamment le césium, servant à la fabrication d’appareils d’imagerie médicale, et autres instruments nécessaires au traitement contre le cancer.

Dans le domaine de la défense, des minerais stratégiques comme le titane et le cobalt sont critiques pour le secteur de l’aéronautique, car ils permettent de créer des alliages complexes comportant de grands atouts (résistance à la chaleur, aux torsions et à la corrosion, réduction globale du poids des aéronefs, etc.). Plusieurs de ces minerais sont essentiels dans d’autres secteurs de l’armement : le cuivre sert à la fabrication de torpilles et de missiles, le chrome à la confection des canons d’armes à feu, et le niobium à la fabrication des réacteurs d’avion ainsi que des cartouches d’armes à feu.

À l’intersection entre le domaine civil et militaire, les minerais stratégiques représentent, en outre, une ressource essentielle dans le domaine des télécommunications, et plus particulièrement dans la transition vers la 5G. En effet, les minerais stratégiques et plus particulièrement les terres rares sont des composantes indispensables dans la fabrication des téléphones intelligents, mais aussi des satellites servant à déployer et maintenir le réseau 5 G. C’est notamment le cas du césium, dont la production est entièrement contrôlée par la Chine, et sans lequel la révolution 5G ne pourrait avoir lieu.

Un fort potentiel conflictogène

Compte tenu de l’importance des minerais stratégiques sur le plan économique, mais aussi pour la sécurité nationale, Apoli Bertrand Kameni (chercheur à Science Po Lyon) estime que ces ressources comportent un fort potentiel conflictogène : la menace d’une diminution ou d’une interruption de leur disponibilité augmente les probabilités de voir éclater des conflits, notamment armés. Il cite, entre autres exemples, l’intervention militaire française au Zaïre en 1978, en partie motivée par l’urgence de rétablir l’approvisionnement en cobalt, dont le cours venait de bondir de 800 %.

De tels scénarios demeurent préoccupants : en 2011, le Collège industriel des Forces armées américaines publiait un rapport soulignant les difficultés de Washington à assurer l’approvisionnement des États-Unis en métaux stratégiques. Le principal problème du pays est que sa production nationale accuse un retard par rapport à celle de ses principaux compétiteurs. Dès lors, un rapport du département du Commerce souligne que les États-Unis dépendent entièrement des marchés internationaux, et notamment de la Chine, pour s’approvisionner en 14 des 35 minerais identifiés comme étant critiques par le département de l’Intérieur.

La Chine est donc l’un des principaux exportateurs de minerais stratégiques sur les marchés internationaux. Qui plus est, elle possède un peu plus de 30 % des réserves mondiales de terres rares, et enregistre actuellement 70 % de la production globale. Consciente de l’atout que représente ce quasi-monopole, la Chine n’hésite pas à utiliser divers leviers économiques pour le maintenir, notamment en cessant ses exportations ou en inondant le marché, afin de contrôler les prix des minerais et ainsi ralentir ou freiner le développement de nouveaux projets miniers.

Bras de fer entre Washington et Pékin

Selon Ian Cole du Financial Times, cette manipulation de l’offre confère également au gouvernement chinois un outil de coercition important à l’encontre de ses adversaires. Ce fut notamment le cas en 2010, lorsque Pékin cessa ses exportations de terres rares vers le Japon lors de la confrontation territoriale entre les deux pays au sujet des îles Senkaku. Plus récemment, au plus fort de la guerre commerciale opposant les États-Unis à la Chine, le gouvernement chinois agita la menace d’interrompre ses exportations de terres rares et autres minerais stratégiques vers les États-Unis, en représailles aux tarifs commerciaux, mais aussi aux sanctions imposées par le président Trump au géant des télécommunications chinois Huawei.

C’est un risque que l’administration Trump avait à l’œil bien avant le début de sa confrontation commerciale avec la Chine : en décembre 2017, la Maison-Blanche dévoilait une stratégie visant à garantir un approvisionnement sécuritaire et fiable en minerais stratégiques. Définissant déjà la dépendance au marché chinois comme une menace à l’économie et à la sécurité nationale, ce plan visait, d’une part, à assouplir les réglementations environnementales afin de faciliter l’octroi de permis à des entreprises américaines, et d’autre part, à encourager l’exploration et l’exploitation minières sur le territoire des États-Unis.

Alors que les tensions commerciales entre Washington et Pékin s’exacerbaient en 2018, un volet diplomatique fut intégré à cette stratégie en vue de former des partenariats internationaux avec des pays au grand potentiel minier comme l’Australie, le Canada et la République démocratique du Congo. Par ailleurs, le plan canadien pour les minéraux et les métaux note clairement l’importance des minéraux stratégiques pour les secteurs des technologies propres et numériques. Par le biais d’investissements et grâce au partage d’expertise, les États-Unis tentent maintenant d’aider ces pays à développer leur industrie minière tout en cherchant à minimiser l’impact du contrôle des prix exercé par la Chine.

La crise sanitaire actuelle vient cependant ralentir les efforts américains. Les restrictions émises par les gouvernements pour contenir la COVID-19, aux États-Unis et dans les autres pays concernés, ont des impacts importants sur la production de minerais stratégiques, et notamment sur la chaîne d’approvisionnement américaine. Bien qu’à ce jour, l’ampleur des conséquences économiques de la pandémie demeure inconnue, il ne serait pas étonnant qu’elle exacerbe le caractère conflictogène de l’approvisionnement en minerais stratégiques, en donnant, par exemple, le sentiment aux membres de l’administration Trump que les États-Unis sont encore plus en retard sur la Chine dans ce domaine d’activités où l’on constatait déjà un certain déclin de la puissance américaine.

Cette chronique des nouvelles conflictualités est une collaboration spéciale de Victor Bardou-Bourgeois, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis.

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21 avril 2020