Guerre en Ukraine : une bataille sur le front de la désinformation

Par Danny Gagné
Chroniques des nouvelles conflictualités - Chaire Raoul-Dandurand

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Alors que la guerre de l’information fait rage en Ukraine, il semble que la Russie ne rencontre pas les succès qu’on lui connaissait dans ce domaine. Le conflit ukrainien rebrasse-t-il les cartes du jeu informationnel ?

Le 24 février dernier, lorsque l’armée russe lance une offensive tous azimuts contre l’Ukraine, Vladimir Poutine tente de déguiser cet acte de guerre en « opération spéciale pour dénazifier l’Ukraine ». D’entrée de jeu, le conflit débute par une tentative de justifier l’agression sur la base d’un narratif farfelu. Dans les semaines qui suivent, alors que l’armée russe progresse dans le territoire ukrainien, les forces armées s’enlisent et la stratégie militaire du Kremlin se transforme : face à ses insuccès, le régime russe remplace les soldats par des missiles et multiplie les frappes sur les villes ukrainiennes. Pendant que la communauté internationale assiste en direct aux bombardements de civils innocents, les autorités russes prétendent de leur côté que Kiev pilonne ses propres villes pour attirer les sympathies et l’appui de l’Ouest.

Médiatisée comme peu de conflits avant elle, la guerre en Ukraine est maintenant au cœur d’une intense bataille de l’information, dans laquelle la Russie — perçue jusqu’alors comme dominante dans ce domaine — semble s’embourber, peinant à faire prévaloir son narratif. Constat avéré ou conclusion hâtive ? Une chose est certaine : le conflit ukrainien contribue de différentes manières à bouleverser le paysage de la désinformation.

Quand la complosphère passe de la COVID-19 à l’Ukraine

Début mars, les éminents épidémiologistes qui s’étaient habitués au fil de la pandémie à un barrage de messages haineux sur les médias sociaux remarquent une diminution massive de ce type de commentaires. Cette mystérieuse trêve, que certains baptisent alors le « bot holiday », ne doit rien au hasard. Avant le conflit en Ukraine, les sujets en vogue dans la complosphère tournaient autour de la COVID-19 et, plus récemment, du « convoi de la liberté canadien » et autres mouvements similaires à travers le monde. Depuis, les mêmes sites internet qui publiaient de la désinformation sur la COVID-19 traitent maintenant en premier lieu de la guerre en Ukraine. L’enjeu a suscité par exemple une augmentation de plus de 20 % du trafic global sur Twitter, alors qu’une multitude de mots-clics sur l’Ukraine ont fait leur apparition et sont maintenant utilisés ad nauseam. Twitter étant réticent à bloquer le compte officiel du Kremlin, les autorités russes se sont  tournées vers cette plateforme pour disséminer leur propre version de la guerre.

Selon les données du Network Contagion Research Institute (NCRI), un changement brutal de discours s’est effectivement opéré sur Twitter avec le déclenchement du conflit : le sujet de l’heure de la complosphère a notamment obliqué de la dictature sanitaire vers le « nouvel ordre mondial[1] ». Entre autres narratifs fallacieux disséminés : Volodymyr Zelensky serait un comédien instrumentalisé par l’Occident pour mettre la Russie au ban de la société internationale. Cette thèse se voit embrassée par des communautés web à la fois d’extrême droite et d’extrême gauche, qui se réunissent contre un ennemi commun, l’OTAN, fustigée par l’entremise du mot-clic #abolishNATO. Cependant, selon le rapport du NCRI, certains internautes relayant les thèses de Moscou sur la guerre en Ukraine publient parfois plus d’une centaine de messages par jour, ce qui n’apparaît pas comme un comportement organique. Le NCRI y voit les signes de l’utilisation d’automates.

Alors peut-on parler d’une vaste campagne de propagande ou d’un authentique soutien en ligne à la Russie ? Le conflit en Ukraine représente un cas d’école de la difficulté de tracer la ligne entre désinformation et mésinformation (soit le fait de colporter de fausses nouvelles de sa propre initiative, en y croyant soi-même). À la mi-mars, le chercheur britannique Marc Owen Jones expliquait sur Twitter comment la théorie de supposés laboratoires d’armes biologiques en Ukraine devait sa visibilité non pas tant à ses créateurs du Kremlin, mais plutôt à différentes figures de la droite américaine ayant colporté et amplifié la fausse nouvelle. De quoi rappeler que tout le soutien au Kremlin rencontré en ligne ne peut pas être considéré comme inauthentique.

Sur le front intérieur

Si la machine informationnelle russe ne semble pas directement rencontrer les succès qu’on lui connaissait sur la scène internationale, c’est peut-être en partie parce qu’elle consacre une part importante de ses efforts au « front intérieur ». Dans les premiers jours de la guerre, un pan de la population russe descend dans les rues et manifeste son mécontentement contre le coup de force de Vladimir Poutine. Face à la grogne, le régime russe instaure rapidement deux mesures draconiennes : il invoque la loi martiale et bannit le peu de médias indépendants encore actifs en Russie. Les citoyens et journalistes qui n’adhèrent pas au discours de Moscou, sont menacés d’être étiquetés « agents étrangers » et risquent d’écoper de peines pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison. Face au refus de Facebook d’arrêter le factcheckingquant aux messages diffusés notamment par RT, Sputnik et TASS, Vladimir Poutine décide de restreindre l’accès à toutes les plateformes de Meta, la maison mère de Facebook, pour les Russes. Bientôt, il n’y a plus qu’une vérité, celle du régime.

Les médias sociaux auparavant plutôt utilisés pour influencer des audiences étrangères servent maintenant à amplifier les thèses des médias d’État russes. Sur la plateforme Telegram, particulièrement populaire en Russie, le compte War on Fakes (« guerre contre le faux », en référence aux fausses nouvelles) est créé le 23 février, soit tout juste avant l’invasion. En seulement deux semaines, il est suivi par plus de 600 000 internautes et devient ainsi le compte Telegram le plus populaire en sol russe. Ce succès soulève la question de l’implication du Kremlin dans la création et l’opération de ce compte. En effet, sous le couvert d’une soi-disant vérification des faits sur « l’opération » en Ukraine, le compte se révèle rapidement une chambre d’écho pour la propagande de Moscou. Par ailleurs, la télévision d’État russe fait maintenant référence aux publications du compte pour appuyer ses dires.

Parallèlement, un nouveau joueur s’invite dans la partie : TikTok. Depuis le début du conflit, la plateforme est massivement utilisée pour documenter les combats, autant par les Russes que par les Ukrainiens. Bien que TikTok ait contracté les services de vérification de faits de PolitiFact et Lead Stories l’année dernière, il reste nettement moins aisé de trier le bon du mauvais sur cette plateforme. En effet, le contenu vidéo est beaucoup plus difficile à analyser que des textes, qui peuvent être soumis à de larges études lexicales. Le Kremlin, lui, a trouvé la solution : il a banni de la plateforme les vidéos produites à l’extérieur de la Russie, s’évitant ainsi la grogne d’une interdiction de l’application tout en s’assurant du contrôle des contenus.

Trouver une oreille attentive ?

La Russie perd-elle la guerre de l’information sur le conflit en Ukraine, ou a-t-elle simplement changé de public cible ? Une chose est certaine : les populations occidentales expriment une forte solidarité avec l’Ukraine. Au Canada seulement, un rapport de Narrative Research montre que 85 % de la population souhaite que leur gouvernement soutienne activement l’Ukraine avec des sanctions, même si cela a un impact négatif sur l’économie, comme l’augmentation du prix de l’essence. Pour autant, une hypothèse commence à être soulevée par les analystes en désinformation : Moscou, prenant acte de sa difficulté à influencer les opinions publiques occidentales, consacrerait peut-être ses efforts à faire prévaloir son narratif auprès de populations plus réceptives.

Selon Carl Miller, directeur de recherche au Center for the Analysis of Social Media du think tank britannique Demos, on remarque, depuis le 2 mars, que la majorité des comptes diffusants habituellement de la propagande russe sur Twitter visent davantage les pays d’Afrique et d’Asie. De plus en plus de tweets en hindi ou provenant d’internautes indiens, notamment, fleurissent sur la plateforme, diffusant des messages pro-Poutine ou des appels à la solidarité entre les pays du BRICS. Alors que l’Occident continue pour l’heure de compter les points surtout et avant tout auprès de ses propres opinions publiques, une guerre de l’information pourrait-elle en cacher une autre ?

[1] Une thèse selon laquelle l’élite mondiale chercherait à établir une dictature planétaire.

 

 

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12 avril 2022
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