La guerre commerciale sino-américaine : une rivalité purement économique ?
Par Laurence Michalski
Chronique des nouvelles conflictualités | Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques
Si la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine fait souvent les manchettes, la guerre technologique qui les oppose est souvent reléguée au second plan. Il est toutefois essentiel de les aborder conjointement, tant leur interconnexion est forte et leur impact, déterminant pour la sécurité nationale américaine.
L’industrie automobile européenne semble avoir échappé au pire alors qu’une crise diplomatique divisait Pékin et Amsterdam depuis le 30 septembre dernier. En effet, la Chine menaçait les Pays-Bas de cesser toute exportation de puces électroniques vers son territoire suivant la mise sous tutelle, par le gouvernement néerlandais, du groupe Wingtech Technology, une entreprise chinoise basée à Nimègue. Pour plusieurs observateurs, cette décision, prise en vertu du Goods Availability Act, n’avait rien de hasardeux. Elle paraissait avant tout répondre aux pressions de Washington, qui craignait que cette société, et plus précisément son PDG Zhang Xuezheng, réalise des transferts technologiques vers Pékin. Cet évènement rappelle, une fois de plus, que la guerre commerciale et la guerre technologique opposant les États-Unis à la Chine sont de plus en plus interconnectées et qu’elles peuvent engendrer d’importantes conséquences à l’international.
D’une guerre commerciale à une guerre technologique ?
« Il n’y a aucune entreprise et aucun pays au monde — aucun pays au monde n’a jamais escroqué les États-Unis comme l’a fait [la Chine] envers notre pays ». C’est en ces mots que Donald Trump justifia, en 2020, sa guerre commerciale contre Pékin lancée quelques années plus tôt. Pour lui, la Chine profiterait des États-Unis depuis des décennies grâce à des « pratiques [économiques] déloyales ». Cette position s’éloigne radicalement de l’ouverture dont Washington a fait preuve face à Pékin au début du siècle.
Grâce au soutien américain, la Chine fit, en 2001, son entrée à l’Organisation mondiale du commerce. Si, à l’époque, la Maison-Blanche voyait d’un bon œil cette adhésion, estimant qu’elle assurerait la libéralisation du pays, Trump porte aujourd’hui un tout autre regard sur la question. Il considère notamment que l’intégration censée « prévenir la rivalité avec les États-Unis » l’a plutôt accélérée, en offrant à Pékin les outils nécessaires pour déstabiliser Washington. En d’autres mots, l’ouverture des États-Unis envers la Chine lui aurait permis de faire « du commerce son principal instrument pour promouvoir ses intérêts dans le monde ». Depuis 2013, la Chine constitue d’ailleurs la nation commerciale la plus importante de la planète, alors qu’un nombre croissant d’États deviennent dépendants de Pékin, un phénomène auquel les États-Unis n’échappent pas. Dès lors, pour Trump, toutes les mesures paraissent légitimes si elles permettent de réduire cette montée en puissance. Toutefois, l’imposition de tarifs et d’autres restrictions commerciales à l’égard de Pékin semble nuire à Washington sur un autre front : celui de la guerre technologique.
En 1999, les Académies nationales des sciences, de l’ingénierie et de médecine ont déclaré que le 21e siècle serait marqué par l’explosion du savoir technologique engendré par les États-Unis et leurs universitaires. Selon eux, cette révolution serait si importante qu’elle consacrerait la puissance américaine. La Chine ne fut pas mentionnée dans cette publication.
Les capacités technologiques de Pékin furent longtemps sous-estimées alors que, pour plusieurs, la Chine « n’avait pas assez d’argent pour acquérir des technologies de pointe et encore moins de ressources pour en inventer ». Ce pays que plusieurs observateurs américains ne croyaient pas capable de produire plus que de pâles copies ou « imitations » des produits occidentaux représente actuellement le premier manufacturier de technologies de pointe et une puissance innovatrice dans les secteurs de l’intelligence artificielle, de la biotechnologie et de l’information quantique — surpassant les États-Unis dans plusieurs domaines. Si ces technologies peuvent être utiles dans la vie de tous les jours, elles sont d’autant plus indispensables à l’industrie militaire. Cette situation soulève de nombreux enjeux en ce qui concerne la sécurité américaine et laisse présager à l’ancien directeur de la Central Intelligence Agency, Bill Burns, que « la guerre technologique sera la principale arène de compétition entre les États-Unis et la Chine » dans les années à venir. En ce sens, les États-Unis semblent affronter la Chine sur divers plans pour assurer leur sécurité nationale. Mais comment la guerre commerciale et la guerre technologique interagissent-elles?
Les semi-conducteurs, la chasse gardée américaine?
Le 9 août 2022, le président Biden signe la CHIPS and Science Act. Cette loi bipartisane, qui inclut un plan d’investissement de 52,7 milliards de dollars américains pour la recherche et pour le développement de semi-conducteurs, visait également à restreindre l’accès de Pékin à cette technologie critique en en limitant les exportations vers la Chine. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche laisse planer un doute quant à la survie de cette loi alors qu’il appelle les membres du Congrès à la renverser. Toutefois, il semble, pour le moment, entreprendre des démarches aux objectifs similaires en favorisant les investissements privés dans ce secteur et en interdisant la vente des « puces les plus puissantes de Ndvidia ».
Les semi-conducteurs, « des matériaux permettant d’alimenter l’électricité dans certaines conditions », sont utilisés dans la quasi-totalité des appareils électroniques. Ils sont, ainsi, indispensables dans les secteurs civique et militaire. Si les États-Unis détiennent toujours un avantage dans cette industrie, cette situation tend à changer. Le manque d’investissement au niveau national et le développement de la compétition à l’international ébranlent la « domination » américaine en la matière. La CHIPS and Science Act devait permettre d’en pallier l’érosion en deux temps. En plus de financer la recherche, cette loi règlemente l’exportation de ces technologies vers la Chine et d’autres États perçus comme étant une menace pour la sécurité nationale américaine. Cette mesure visait plus précisément à contrer les vols technologiques et l’exploitation de ces puces par l’industrie militaire de pays adverses. En ce sens, elle semble favoriser la protection des intérêts américains. Toutefois, tous ne partagent pas cet avis. Certains estiment que cette stratégie entraînera la séparation du monde technologique en deux entités opaques, un phénomène qui augmenterait la vulnérabilité des États-Unis en limitant son accès aux technologies chinoises et en réduisant sa capacité de s’en protéger adéquatement. De manière plus concrète, ce type de restriction pourrait également entraîner des mesures commerciales punitives dans les secteurs où, contrairement à celui des semi-conducteurs, la Chine dispose d’un avantage sur les États-Unis.
Les terres rares, le levier de la Chine?
Le 30 octobre dernier, Donald Trump et Xi Jinping se sont rencontrés en Corée du Sud, où ils se sont entendus sur « une trêve commerciale ». Si cette rencontre fut un « “grand succès’’ » aux yeux de Trump, d’autres considèrent qu’elle a avant tout mis en évidence la dépendance de Washington face aux terres rares chinoises. En effet, la décision du président Xi de limiter l’exportation vers les États-Unis des terres rares et des technologies permettant de se les procurer a forcé le président américain à faire des concessions, acceptant de baisser ses tarifs sur les exportations chinoises de 57 % à 47 %.
Les terres rares sont des « métaux et composés métalliques utilisés dans un grand nombre de procédés de fabrication de hautes technologies » comme les piles, les téléphones, les véhicules électriques, mais également l’imagerie médicale et les missiles. Contrairement à ce que leur nom peut laisser entendre, ces métaux abondent dans la croûte terrestre. Toutefois, la Chine est responsable de 70 % de la production mondiale — qu’elle soit effectuée sur son propre territoire ou à l’extérieur, comme au Brésil et au Venezuela — et de 90 % de son raffinage. Il y a 15 ans, Pékin commença à exploiter massivement ces métaux dans le but de rattraper son retard technologique. Consciente qu’elle détient maintenant « un quasi monopole » sur ceux-ci, lui permettant ainsi de déterminer leurs prix, la Chine s’en sert comme un levier majeur face aux pressions économiques d’autres États. Bien qu’il soit facile d’exploiter les terres rares, il s’agit d’un processus coûteux tant sur le plan humain qu’environnemental. En ce sens, plusieurs pays, dont les États-Unis, préfèrent confier cette production à un État tiers, où les travailleurs sont moins bien rémunérés et où la population est moins à même de se mobiliser pour en dénoncer les conséquences écologiques. Ce faisant, Washington risque d’hypothéquer sa sécurité militaire et technologique, car ses approvisionnements en minéraux critiques et en terres rares dépendent considérablement de la Chine.
Les rivalités économiques et technologiques entre Washington et Pékin affectent également les autres États, les plaçant souvent en situation de précarité. Ainsi, bien que l’industrie automobile européenne s’est rapidement remise de la crise amorcée en septembre, notamment parce que Donald Trump a demandé, lors de sa rencontre avec le président Xi, que la Chine reprenne l’exportation des puces électroniques vers les Pays-Bas, ce type de scénario risque de se répéter dans les années à venir. Dans ce contexte international tumultueux, les États devront donc jouer un fin jeu d’équilibriste pour préserver à la fois leurs intérêts commerciaux et technologiques. Pris entre l’arbre et l’écorce, le Canada semble particulièrement vulnérable dans cet environnement. Or, cette dynamique lui offre également certaines opportunités. Ottawa pourrait effectivement devenir, grâce à la richesse de son sous-sol, un acteur incontournable dans le secteur des minéraux critiques. Des projets miniers sont actuellement en discussion, Mark Carney estimant qu’ils sont cruciaux pour l’intérêt national. Cette exploitation, en plus de favoriser la sécurité et la souveraineté canadiennes, peut également être utile pour convaincre Trump que le Canada est à même d’aider Washington à faire concurrence à Pékin dans un secteur où les États-Unis accusent déjà un sérieux retard.
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19 novembre 2025
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