Le Moyen-Orient sous occupation : De la résistance nationale à la récupération politique du jihad

Par Graciela L. Marclay
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM



À la veille de la guerre du Golfe de 1991, le monde arabe témoignait d’un geste politique singulier. Saddam Hussein, chef du régime baathiste irakien s’affichant jadis comme laïc, socialiste et républicain, brandissait les couleurs du jihad : il appelait les musulmans du monde entier à libérer la ville d’al-Quds, Jérusalem la Sainte. Par un message qui empruntait de façon instrumentale les référents religieux de la civilisation musulmane, le leader irakien cherchait à reconstituer une identité collective, un sentiment fédérateur d’appartenance à la Oumma, la communauté des croyants. Cet exemple d’histoire récente nous amène à poser la question suivante : comment l’appel de l’islam est-il venu se greffer aux revendications politiques des entités nationalistes arabes ?

La représentation du jihad, telle qu’elle est récupérée par les régimes autoritaires et par certaines factions islamistes radicales, peut être comprise comme un vestige de l’ordre stratégique bipolaire. Pour appréhender l’ancrage politique de ce message et, plus particulièrement, de la notion de résistance à l’occupation, il est nécessaire de re- venir sur l’histoire moderne du Moyen-Orient. Mémoire collective de défaites et d’humiliations, d’alliances opportunes et d’intérêts géopolitiques concurrents, cette douloureuse histoire fournit encore aujourd’hui un terreau fertile à la polarisation du discours et des perceptions. En s’attaquant au rôle et aux visées des puissances occi- dentales dans la région, la rhétorique jihadiste ne fait qu’accentuer la dichotomie entre l’endogène et l’exogène, entre les vertus traditionnelles de l’islam et les valeurs mo- dernes de l’Occident. Ce faisant, elle répond au discours manichéiste de la puissance hégémonique américaine, («nous les peuples de la liberté» versus «eux, les pays de l’axe du mal» ou «États voyous»), legs de la pensée dualiste appliquée durant la Guerre froide.

Si l’analyse des enjeux géostratégiques permet d’expliquer, dans une certaine mesure, les visées jihadistes de l’islamisme contemporain, c’est là une grille de lecture incomplète. Or, sans que la question israélo-palestinienne ne soit dûment traitée, les retombées idéologiques et humanitaires de ce conflit ne cesseront d’engendrer une radicalisation de la scène politique arabe. C’est dans les interstices des régimes oligarchiques en place et dans les failles de leur légitimité politique et morale, que l’on voit émerger les mouvements d’opposition les plus radicaux. Ainsi, et au-delà d’un arabisme qui fournit les références culturelles propres à réifier le sens identitaire dans ce contexte de sociétés hétérogènes, le processus de consolidation des États du Moyen-Orient continue à se heurter au paradigme de la communauté des croyants.

ISBN : 2-922844-50-1
Mars 2006
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