Nos conférences dans la culture populaire : Full Metal Jacket & l’offensive du Têt

Par Alexis Rapin
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM

Dans le cadre de la série de conférences « 1968, 50 ans plus tard », la Chaire Raoul-Dandurand vous propose de plonger dans les œuvres de culture populaire liées aux événements de 1968. Cette semaine : le film Full Metal Jacket et l’offensive du Têt au Vietnam.

Full Metal Jacket, le film de Stanley Kubrick sorti en 1987, est un de ces classiques dont les fans connaissent presque tous les dialogues. Ce que les spectateurs savent moins, toutefois, c’est que près de la moitié de l’œuvre a pour théâtre un épisode on-ne-peut plus authentique de la guerre du Vietnam : l’offensive du Têt dans la ville de Hué, épicentre d’une bataille qui allait changer le cours du conflit.

Les faits et l’œuvre

Le 30 janvier 1968, alors que les États-Unis sont engagés au Vietnam depuis plus de 5 ans, les troupes du Viêt-Cong soutenues par le Nord-Vietnam profitent de la trêve du Têt (nouvel an vietnamien) pour initier une vaste offensive. La ville de Hué, capitale culturelle du pays, verra se dérouler parmi les plus âpres affrontements entre GI’s et Viêt-Cong. Si Full Metal Jacket est surtout connu pour ses répliques cinglantes et sa perspective mordante sur l’institution militaire, il n’en constitue pas moins aussi un compte-rendu éclairant (même si romancé) de cet épisode de la guerre.

Dans la seconde moitié du film, le personnage principal, surnommé Joker (« Guignol » dans la version française), s’avère en effet un témoin de première ligne de la vague d’attaques coordonnées qui frappe de nombreuses villes du Sud-Vietnam. Full Metal Jacket relate tout d’abord les premières heures de l’offensive à Danang, alors siège d’une importante base américaine : on y observe, en accord avec le fil des événements, des marines totalement pris par surprise repousser efficacement les assauts nocturnes du Viêt-Cong. Toutefois, comme le rappelle le commandant de Joker au lendemain de l’attaque, le succès de Danang se révélera être « une exception ». Ensuite envoyé à Hué, Joker accompagne alors un groupe de fantassins à travers les terribles combats de rue qui caractériseront la reprise de la ville.

Mettant en scène une pénible progression à travers les ruines, maison par maison, voyant se succéder objets piégés et tireurs embusqués, Full Metal Jacket offre un condensé réaliste du déroulement de la bataille de Hué (qui durera près d’un mois). Il en va de même des références géographiques, et des lourdes pertes présentées à l’écran (216 marines trouveront la mort dans les rues de Hué). Une autre séquence du film fait également référence à un épisode tragiquement authentique de l’offensive du Têt : la découverte par les troupes américaines de charniers renfermant les corps de fonctionnaires sud-vietnamiens exécutés par le Viêt-Cong (également relaté dans l’épisode 6 de la série de documentaire The Vietnam War de Ken Burns et Lynn Novak).

L’œuvre dans la culture populaire

Au-delà de sa fidélité factuelle, Full Metal Jacket en dit long sur la vision que la société américaine conservait de l’offensive du Têt vingt ans après les événements. La brutalité des scènes et l’état d’esprit des protagonistes, mêlant cynisme et résignation, témoigne que plus personne aux États-Unis ne voyait encore l’offensive du Têt comme un soi-disant succès militaire, encore moins comme une démonstration de la puissance américaine : au contraire, il s’agissait d’un affrontement chaotique, traumatisant pour les soldats et démoralisant pour le public (la fonction de journaliste militaire de Joker, ainsi que plusieurs scènes impliquant des reporters, rappellent d’ailleurs toute la dimension médiatique de l’offensive).

Ainsi, si Full Metal Jacket est aujourd’hui un classique dont presque chaque dialogue est devenu culte, il est également une œuvre forte qui a marqué son époque. Succédant à The Deer Hunter (1978), Apocalypse Now (1979) ou Platoon (1986), ce film constituait le point d’orgue d’un cinéma de guerre brutal et sans faux-semblants, qui rompait (au moins en partie) avec un « cinéma de défense nationale » des années 1960-1970 (exemplifié par Le Jour Le Plus Long ou Patton), qui, à l'inverse, contribuait à légitimer la politique étrangère américaine de la guerre froide.

C’est d’ailleurs ce tournant qu’analysera la Chaire Raoul-Dandurand, demain, mercredi 31 janvier, à l’occasion d’une table ronde intitulée « L’offensive du Têt, 50 ans plus tard ». Le titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, Frédérick Gagnon, animera une discussion entre Charles-Philippe David (fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand), Karine Prémont (directrice adjointe de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand), Julien Tourreille (chercheur en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand) et Michel Coulombe (chroniqueur cinéma à Radio-Canada). On se demandera entre autres si l’échec du Têt aurait pu être évité, si la couverture médiatique de l’événement n’a pas sonné le glas de la présidence Johnson, et si les films hollywoodiens sur le Vietnam ont permis aux Américains de faire le deuil d’une des plus grandes défaites de leur histoire.

Pour en savoir plus, consultez les analyses de nos chercheurs :

Janvier 2018