Nos conférences dans la culture populaire : Wonder Woman et les féministes de 1968

Par Alexis Rapin
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM

Dans le cadre de la série de conférences « 1968, 50 ans plus tard », la Chaire Raoul-Dandurand vous propose de plonger dans les œuvres de culture populaire liées aux événements de 1968. Cette semaine : la campagne des féministes américaines pour ressusciter la super-héroïne Wonder Woman.

Elle s’appelle Diana Prince, mais on la connait plutôt sous le nom de Wonder Woman. Egérie de DC Comics, véritable icône féminine dans le monde très masculin des super-héros, Wonder Woman a corrigé toutes sortes d’adversaires et connu nombre d’évolutions depuis sa création en 1941. Toutefois, un changement de style en particulier allait faire controverse aux États-Unis, entre 1968 et 1972 : dépouillée de son statut de super-héroïne par ses dessinateurs , Diana Prince fit l’objet d’une campagne de protestation par des féministes américaines dans le but de retrouver « leur » Wonder Woman.

L’œuvre dans son époque

Bien que créée et dessinée par des hommes, Wonder Woman constituait pour nombre de féministes américaines des années 1960 une figure inspirante : guerrière amazone et semi-divinité, Diana Prince représentait peut-être pour la première fois une héroïne de culture populaire ouvertement plus forte et plus courageuse que les hommes qui l’entouraient. De surcroît, issue d’une contrée imaginaire où les femmes vivaient en totale autonomie, loin des guerres des hommes, son univers évoquait également un idéal de société plus juste et vertueuse.

Or, en 1968, tout bascule pour Wonder Woman et ses pasionarias. Face à un recul des ventes de la bande dessinée, DC Comics décide de « réinventer » Diana Prince. Celle-ci se voit dépouillée de ses super-pouvoirs, de son costume et de son aura mystique, pour devenir une simple mortelle. Selon le scénario de l’époque, c’est pour l’amour d’un homme que Wonder Woman renonce à son exceptionnalité. Arborant désormais des tenues groovy et pratiquant le kung-fu, Diana Prince continue de boxer les méchants… mais tient en parallèle une boutique de vêtements. La nouvelle Wonder Woman est désormais une femme plus « ordinaire », et plus stéréotypée.

Une métamorphose bien loin d’enchanter les féministes américaines d’alors. Entre 1968 et 1972, des activistes regroupées autour de Gloria Steinem et Joanne Edgar entament un travail de pression auprès de DC Comics pour que la franchise ressuscite « leur » Wonder Woman. La campagne culmine en 1972, lorsque la première couverture du magazine Ms. présente Diana Prince dans ses anciens atours de super-héroïne, avec le slogan « Wonder Woman for President : Peace and Justice in ‘72 ». Le message est fort : une élection présidentielle approche, et Shirley Chisholm et Patsy Mink sont alors les premières femmes (de surcroît issues des minorités) à briguer l’investiture du parti démocrate.

Si aucune d’elles n’est élue, Diana Prince, elle, retrouve sa stature de super-héroïne. Dès 1973, les nouveaux numéros de Wonder Woman voient le retour de l’amazone à la couronne dorée. Gloria Steinem reçoit dans la foulée un coup de téléphone de Dick Giordano, éditeur chez DC Comics : « Ok, elle a retrouvé ses super-pouvoirs, son lasso magique, ses bracelets pare-balles et son île paradisiaque, allez-vous me laisser tranquille maintenant ?! ».

Impact sur la culture populaire

Les dessinateurs de DC Comics expliqueront plus tard que la transformation de Wonder Woman en 1968 visait dans leur esprit à remettre le personnage en phase avec le quotidien des Américaines, en mettant en scène une jeune femme entrepreneure, n’ayant pas besoin de super-pouvoirs pour tenir tête aux hommes. Le message de Gloria Steinem et Joanne Edgar, toutefois, aura été que certaines féministes tenaient à conserver une icône héroïque et inspirante pour incarner leur lutte. Ceci étant, le physique de Diana Prince (et d’autres figures féminines de la culture populaire américaine) continue de véhiculer des stéréotypes de beauté, et reste donc l’objet de critiques parmi les activistes. Fait marquant : alors que le black feminism monte en puissance aux États-Unis au cours des années 1960, le retour de Wonder Woman en 1973 s’accompagne de l’entrée en scène de Nubia, guerrière-amazone noire.

Toujours iconique, Wonder Woman a constitué le personnage central d’un documentaire de 2012 réalisé par Kristy Guevara-Flanagan : Wonder Women! The Untold Story of American Superheroines. On y suit le trépidant – et souvent périlleux – parcours d’héroïnes de la culture populaire américaine, de Xenia la guerrière à Buffy contre les vampires.

Pour en découvrir encore davantage sur la représentation des femmes dans la culture populaire, et sur leur lutte contre les différents stéréotypes d’attitude et de beauté, la Chaire Raoul-Dandurand vous convie à une conférence sur les protestations féministes en marge du concours Miss America de 1968. Cette conférence fait partie du cycle d’activités sur l’année 1968 et ses conséquences.

Pour en savoir plus, les travaux de nos chercheur.e.s :

 

Février 2018