Nos conférences dans la culture populaire : La culture populaire s’invite dans la campagne électorale de 1968

Par Alexis Rapin
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM

Dans les annales politiques américaines, la campagne présidentielle de 1968 demeure sans nul doute parmi les plus tumultueuses de l'histoire du pays : retrait inattendu du président sortant Lyndon Johnson, candidature indépendante de George Wallace, assassinat du candidat Bobby Kennedy, émeutes lors de la convention nationale démocrate de Chicago… la course à la présidence cette année-là constituera le point d’orgue des fractures secouant l’Amérique des années 1960. Un climat exceptionnel qui donnera parallèlement lieu à deux épisodes marquants pour la culture populaire américaine.

“Sock it to me”, quand Nixon a fait rire l’Amérique

Si le Saturday Night Live ou le Tonight Show ont un ancêtre, il s’agit probablement du Rowan & Martin’s Laugh-In. Lancée en janvier 1968 par la chaîne NBC, cette émission humoristique animée par les comédiens Dan Rowan et Dick Martin est alors l’un des premiers programmes télévisés à pratiquer l’humour à caractère politique. Enchaînant à un rythme soutenu de petits sketchs ou capsules amusantes, le Laugh-in inaugure un genre télévisuel qui fera rapidement fureur dans les foyers américains.

Or, deux mois avant le jour de l’élection présidentielle, un invité inattendu surgit dans l’émission : dans une séquence de 6 secondes, Richard Nixon apparaît à l’écran en énonçant sur un ton de Vaudeville la phrase culte du Laugh-in, « Sock it to me ! », à laquelle répondent des éclats de rire (pré-enregistrés). Jusqu’alors considéré comme ennuyeux voire sinistre, Nixon surprend alors l’Amérique entière avec cette apparition comique – du moins selon les standards de l’époque.

Une démarche qui ne doit rien au hasard : lors de la présidentielle de 1960, un Nixon blême et maladroit se voit littéralement balayé par le charismatique John F. Kennedy lors du premier débat télévisé de l’histoire américaine. C’est pour réparer cette humiliation que Nixon se laisse, huit ans plus tard, persuader par le scénariste du Laugh-in d’y faire une apparition. Montrant un Nixon capable de pratiquer l’auto-dérision, la séquence contribuera grandement à donner une image plus sympathique du candidat à quelques semaines du vote. La démarche inspirera nombre d’autres candidats par la suite.

“Things Fall Apart”, quand un poème de 1919 inspirait Bobby Kennedy

En février 1968, alors que l’Amérique se déchire autour de la guerre du Vietnam et des tensions raciales, un Robert Kennedy en pleine course pour l’investiture démocrate signe, dans le New York Times, un éditorial intitulé : « Things Fall Apart ; the Center Cannot Hold… ». Sur un ton grave, le frère du défunt JFK s’inquiète alors pour une Amérique au bord de la rupture socio-politique. Publié peu avant l’assassinat de Martin Luther King et les vastes émeutes qui en découleront, le texte restera dans les mémoires comme un manifeste capturant avec intensité l’esprit de l’époque.

Reprenant des éléments d’un discours prononcé un mois plus tôt à San Francisco, l’éditorial s’inspire en fait des vers de The Second Coming, écrit en 1919 par le célèbre poète irlandais William Butler Yeats. « En effet, nous semblons accomplir la vision de Yeats », écrit Bobby Kennedy dans les pages du quotidien new-yorkais, « ‘tout s’effondre, le centre ne peut résister, l’anarchie pure est lâchée sur le monde’ ». Tout comme Yeats évoque un « deuxième avènement », le candidat démocrate conclut son texte en appelant ses concitoyens à mettre fin aux « longues nuits de notre esprit national ». Hélas, ironie de l’histoire, l’assassinat de Bobby Kennedy quelques mois plus tard ne fera qu’ajouter au malaise collectif des Américains.

Pour autant, les mots du poète irlandais ont continué de faire écho à la politique américaine depuis lors : au lendemain de la victoire de Donald Trump, le Wall Street Journal proclamait 2016 comme « l’année de Yeats », faisant remarquer que The Second Coming avait été cité plus de fois en 2016 que durant n’importe quelle autre année depuis trois décennies[1]. De fait, nombre de journalistes et commentateurs de tout bord n’ont pas hésité à associer l’actuelle polarisation de l’électorat, l’érosion des institutions fédérales, ou plus généralement du modèle socio-économique américain, avec les vers de Yeats « Things fall apart / The Center Cannot Hold… ».

Pour en savoir plus, les travaux de nos chercheurs :

[1] Il importe de noter que The Second Coming avait auparavant inspiré de nombreuses œuvres de culture populaire. Entre autres : le roman Things Fall Apart du Nigérian Chinua Achebe (1958), le morceau Slouching Towards Bethleem de Joni Mitchell (1991) ou l’album Things Fall Apart du groupe The Roots (1999).

Mai 2018