La nouvelle passée sous silence: L’Australie se distancie de la nouvelle stratégie américaine

Par Alexis Rapin
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM

État-pivot dans le Pacifique, l’Australie est mise face à un épineux dilemme par la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine : doit-elle suivre le durcissement de ton des États-Unis, ou ménager ses relations avec la Chine, partenaire économique majeur ? La situation est emblématique des choix qui s’imposeront dans les années à venir aux pays d’Asie-Pacifique.

De quoi parle-t-on ?

Fin janvier, le gouvernement australien a accueilli tièdement la nouvelle stratégie de sécurité nationale (NSS) américaine. En cause : cette dernière, présentée il y a un mois par Washington, ramène à la fois la compétition entre grandes puissances et la région indo-pacifique au premier rang des priorités américaines. Une nouvelle posture stratégique qui constitue un avertissement particulièrement clair à l’encontre de la Chine (entre autres), mais qui met l’Australie, bon voisin de l’empire du Milieu, dans une position délicate.

De fait, le ton intransigeant de la NSS n’a pas rencontré l’écho attendu à Canberra, comme en attestent les récentes déclarations publiques australiennes : « Nous avons une perspective différente sur la Russie et la Chine, clairement », a déclaré la ministre des affaires étrangères Julie Bishop, « nous ne voyons pas […] la Chine comme posant une menace militaire à l’Australie ». Une position qu’a confirmée le premier ministre Malcolm Turnbull ajoutant qu’à part la Corée du Nord, « aucun pays dans la région ne démontre d’intentions néfastes à notre encontre » (pour l’anecdote, c’est avec Malcolm Turnbull que Donald Trump avait tenu une acrimonieuse conversation téléphonique fin janvier 2017…).

En quoi est-ce important ?

Alors que Canberra a elle aussi adopté une nouvelle feuille de route de politique étrangère en novembre 2017, cette distanciation australienne vis-à-vis de la nouvelle stratégie américaine s’avère révélatrice du climat qui s’installe progressivement dans la zone Pacifique.

D’une part, elle démontre que les efforts entrepris depuis plusieurs années par la Chine pour tisser une toile économico-diplomatique dans la région commencent à payer. Par son rayonnement commercial, ses investissements et son multilatéralisme discret, la Chine s’est rendue importante au fil des ans et semble désormais en mesure d’infléchir la position d’acteurs autres que ses États-clients traditionnels (tels le Myanmar). Certains observateurs attribuent une partie de ce succès à l’utilisation des communautés d’affaires et de la sphère informationnelle pour influencer les puissances étrangères.

En parallèle, la réaction australienne vient aussi mettre en évidence la position somme toute délicate d’une Amérique qui, après près de 15 ans d’obnubilation pour le Moyen-Orient, apparaît quelque peu décalée des réalités de l’Asie-Pacifique. Dans une Asie résolument convertie au commerce international, l’administration Trump s’est retirée du Partenariat Trans-Pacifique (TPP), pendant que la Chine se pose en nouvelle locomotive du libre-échange. Alors que Washington réduit son appareil diplomatique et adopte des discours aux accents isolationnistes, le soft power de la Chine (dans le Pacifique tout du moins) s’accroît à travers ses diasporas, sa mobilité académique et son industrie culturelle en plein essor.

De fait, l’Australie, qui oscille depuis longtemps entre les sphères d’influence américaine et chinoise, est désormais contrainte par une nouvelle configuration de pouvoir : elle a la Chine pour premier partenaire commercial (près de 30% de ses exportations) et abrite 1,2 millions de personnes d’ascendance chinoise (soit 5,6% de sa population). Il ne s’agit plus seulement pour elle de se questionner sur son identité de puissance occidentale ou asiatique, mais de gérer une transformation structurelle des dynamiques régionales.

Ainsi, la nouvelle feuille de route de politique étrangère de l’Australie, et maintenant sa réaction mitigée face à la nouvelle stratégie américaine, illustrent bien le dilemme qui se pose désormais à plusieurs autres États de l’Asie-Pacifique : alors que l’Amérique dit vouloir revenir en force dans la région, un autre joueur a pris de l’ampleur en son absence, sur quel cheval miser ?

À suivre…

La politique australienne de ménager ses relations à la fois avec l’Amérique et la Chine n’est pas nouvelle en soi. Toutefois, pour plusieurs observateurs, la nouvelle NSS américaine a justement entre autres objectifs de la forcer à choisir plus clairement son camp. Il sera ainsi intéressant d’observer dans les prochains mois comment l’Australie, mais également d’autres États du Pacifique (par exemple, comme l’évoquait Julien Tourreille, le Vietnam), négocieront ce virage stratégique américain. Parallèlement, il sera aussi important d’observer si Washington, qui sous-estime peut-être l’influence accumulée par la Chine dans la région, se montrera capable de rallier ses partenaires par une véritable contre-offensive de charme, pas uniquement militaire mais diplomatique, économique et culturelle.

Pour en savoir plus, les travaux de nos chercheurs :

Sur le développement du soft power chinois : Barthélemy Courmont, « L’ère des ‘soft wars’ : l’exemple Washington-Beijing », Revue internationale et stratégique, no 4, 2016, p. 6-16.

Sur le positionnement des États du Pacifique : voir la contribution de Benoît Hardy-Chartrand dans : Kang Choi, Mutual Security in the Asia-Pacific: Roles for Australia, Canada and South Korea, McGill-Queen's Press, 2016.

Sur la stratégie américaine en Asie :

  • Yann Roche, « Le pivot asiatique américain. Vers une collaboration ou vers une confrontation avec la Chine ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°35, octobre 2016.
  • Julien Tourreille, « La stratégie maritime américaine : comment contrer l’émergence de la Chine en Asie-Pacifique », Diplomatie, juin-juillet 2016.

Février 2018