Présidentielle américaine 2024 : l’élection de tous les dangers ?
Par Danny Gagné
Chronique des nouvelles conflictualités | Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques
Sans surprise, l’élection présidentielle américaine du 5 novembre 2024 est truffée de campagnes d’influence étrangère. Le présent cycle électoral montre des tendances inquiétantes, soit une convergence accrue des objectifs et des méthodes utilisées par la Russie, la Chine et l’Iran ; une compréhension de plus en plus fine de la politique américaine par ces acteurs ; et, surtout, une cacophonie informationnelle croissante qui a de quoi donner le tournis au peuple américain.
Si l’élection américaine de 2016 est désormais un cas d’école en termes de campagnes d’influence étrangère, les élections subséquentes ont confirmé qu’il faut nous habituer à cette nouvelle réalité. Un rapport du Director of National Intelligence américain indiquait que durant le cycle électoral de 2020, la Russie et l’Iran avaient jeté leur chapeau dans l’arène pour soutenir, respectivement, Donald Trump et Joe Biden. Les infrastructures électorales n’ont pas été affectées, mais ces vastes campagnes d’influence visant la population américaine ont attisé les tensions entre les supporteurs des deux candidats. Le Secretary of Homeland Security a révélé que lors des élections de mi-mandat de 2022 des acteurs malveillants liés à la Russie, la Chine et l’Iran ont mené des opérations en ligne, notamment des attaques par déni de service sur des sites gouvernementaux, en plus de dérober des informations sur l’électorat américain.
Le cycle électoral actuel n’échappe pas à de telles activités. Or, il reste étonnant de voir à quel point les acteurs qui les mènent le font de manière davantage décomplexée. De plus, si les périodes électorales constituent des pics d’activités pour ces groupes, force est de constater que leurs efforts semblent maintenant ininterrompus.
Les pirates prochinois au garde-à-vous
Le groupe Spamouflage, responsable de nombreuses campagnes d’influence à l’international, est actif depuis au moins 2019. Véritable porte-voix pour la propagande de Pékin, il a mené des activités lors des élections américaines de 2020 et 2022. Un rapport de la firme de cybersécurité Graphika montre qu’il les poursuit en vue du scrutin de novembre. Selon Graphika, Spamouflage opérerait quinze faux comptes sur X ainsi qu’un sur TikTok. Se faisant passer pour des citoyens américains, il continue de disséminer du contenu pour faire planer le doute sur l’intégrité du processus électoral. Alors que Donald Trump peine toujours à reconnaître sa défaite de 2020, plus du deux tiers des républicains croient que Biden a été élu de manière illégitime. En vue du scrutin de 2024, plusieurs s’inquiètent que les supporteurs du 45e président aient de nouveau recours à la violence — avenue qui semble plaire à Pékin, qui a fait ses choux gras des évènements du 6 janvier 2021.
Spamouflage n’est pas le seul groupe à jouer avec des allumettes dans la poudrière américaine. Récemment, la firme de cybersécurité CyberCX faisait la lumière sur les activités d’un groupe baptisé Green Cicada, qui opérerait un réseau de 5000 faux comptes sur la plateforme X. Le réseau serait vraisemblablement propulsé par un système d’intelligence artificielle, dit grand modèle de langage (LLM), produit par la firme chinoise Zhipu AI. Tout comme Spamouflage, l’objectif est de semer la division au sein de l’électorat en exposant les supposées failles du système politique américain. Dans ce cas, l’utilisation de l’intelligence artificielle sert surtout à donner de la crédibilité aux messages propagés. Le système est utilisé, au moins en partie, pour « blanchir » des récits fallacieux politiquement conflictuels, et ce, en les reformulant à plusieurs reprises sous forme de nouveaux messages et de réponses, ce qui permet de générer plus d’engagements de la part de véritables utilisateurs de la plateforme.
L’Iran dans la cour des grands ?
Selon un rapport de Microsoft, l’Iran est définitivement plus actif que par le passé. La République islamique a créé une nébuleuse de faux sites d’information visant des électeurs des camps républicain et démocrate, à l’instar du Savannah Time. L’intelligence artificielle est ainsi abondamment utilisée dans le but de plagier des articles provenant de quotidiens légitimes et d’ainsi donner plus de crédibilité aux publications.
Outre les campagnes d’influence, des pirates associés au Corps des gardiens de la révolution islamique ont été formellement accusés d’avoir mené une campagne d’hameçonnage, qui rappelle le fameux DNC leak orchestré par la Russie pendant les élections de 2016. Selon l’acte d’accusation, les pirates auraient réussi à s’infiltrer dans les boîtes courriel d’individus impliqués dans la campagne de Donald Trump et auraient mis la main sur des fichiers sensibles, notamment les documents de préparation du candidat pour le débat de juin. Ils ont également dérobé une étude portant sur J.D. Vance, et ce, cinq mois avant que celui-ci soit choisi comme colistier. Les pirates auraient ensuite tenté de partager ces documents avec des organisateurs de la campagne Biden et des journalistes. Selon le département de la Justice américain (DOJ), il n’y a cependant pas de preuve que ceux-ci auraient ultimement interagi avec les pirates.
La Russie et le cas Tenet Media
Le Kremlin bénéficie de plus en plus de commentateurs américains qui défendent ouvertement les intérêts de la Russie sans pression induite — l’ancien président Donald Trump étant lui-même souvent accusé de faire partie des rangs de ces « idiots utiles ». Cela ne veut pas dire que Moscou se satisfasse de la normalisation des narratifs qu’elle fait circuler depuis 2016.
Le 4 septembre, le DOJ inculpait Kostiantyn Kalashnikov et Elena Afanasyeva, des employés du média d’État russe RT, pour blanchiment d’argent. Ils auraient utilisé plusieurs sociétés-écrans afin de dépenser environ 10 millions de dollars pour influencer l’opinion publique américaine par l’entremise de Tenet Media, une compagnie de production de contenus marquée très à droite. Six influenceurs auraient ainsi été grassement payés pour diffuser sur leurs chaînes YouTube des narratifs alignés sur les intérêts géopolitiques russes. Certaines des vidéos suspectes ont été visionnées plus de 16 millions de fois.
Il semble cependant que les influenceurs n’étaient pas conscients qu’ils faisaient affaire avec les individus accusés. En effet, un faux philanthrope d’origine belge, Eduard Grigoriann, a été créé de toutes pièces pour répondre à leurs questionnements concernant l’origine de l’argent. Cela étant dit, les propriétaires de Tenet Media, Lauren Chen et son mari Liam Donovan, auraient pour leur part été au courant qu’il s’agissait d’un stratagème pour duper les influenceurs.
Un écosystème médiatique de plus en plus pollué
Toutes ces tentatives d’influencer l’opinion publique n’ont pas eu le même taux de succès. Il semble que Spamouflage n’ait pas généré autant d’attraction que souhaité. Bien qu’une des publications sur TikTok ait été visionnée par plus d’un million et demi d’utilisateurs, les résultats sont mitigés. Même chose dans le cas de Tenet Media : si certaines vidéos ont fait beaucoup réagir, certains des influenceurs n’ont pas connu le succès espéré par Moscou. Elena Afanasyeva aurait même créé de faux profils pour se plaindre sur les forums de discussion de Tenet Media que les influenceurs payés par RT ne faisaient pas circuler suffisamment de contenu.
Les contenus générés par l’intelligence artificielle gagnent en importance dans le débat public américain. Selon la firme Thales, le contenu produit par des automates aux États-Unis était d’environ 32 % en 2022 et il se situe maintenant à 35 %. Pour autant, il ne semble pas y avoir de corrélation entre l’exposition croissante des utilisateurs à des commentaires générés par des bots et la modification de leurs attitudes politiques. En bref, les utilisateurs seraient, pour l’instant, assez habiles pour discerner le vrai du faux.
Reste que les acteurs malveillants ont une compréhension de plus en plus fine du paysage politique américain. La Chine, l’Iran et la Russie ont tous su instrumentaliser les enjeux qui sont les plus clivants actuellement aux États-Unis : l’immigration, le contrôle des armes à feu, le droit à l’avortement, la guerre en Ukraine et à Gaza, notamment. De plus, on remarque que ces campagnes d’influence visent en priorité les électorats des États clés, signe que les suspects savent exactement où se jouera l’élection du 5 novembre.
Avec la polarisation qui ne fait que croître et face à l’efficacité très limitée de la vérification des faits, voire l’imperméabilité de certains électeurs à cette pratique, les acteurs malveillants semblent opérer sur un terrain de plus en plus favorable. L’élection présidentielle du 5 novembre ne sonnera vraisemblablement pas la fin de ces offensives. Au contraire, elle aura donné l’occasion à ces acteurs d’affiner encore plus leurs narratifs trompeurs et, d’ainsi, poursuivre leur effort pour éroder la cohésion de l’opinion américaine sur le long terme.
30 octobre 2024En savoir plus






