Se servir chez le voisin ? La présidentielle américaine de 2020 et l’accès aux médicaments du Canada

Par Daphné St-Louis Ventura et Frédérique Verreault
Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand

Depuis 10 ans, le coût des médicaments a augmenté de 41% aux États-Unis. Déboursant en moyenne près de 1200$ US en médicaments d’ordonnance par personne et par année, les Américains considèrent que la réduction de ces coûts est actuellement un enjeu prioritaire en matière de santé.

L’accessibilité à des médicaments d’ordonnance à prix abordable semble se tailler une place dans les débats nationaux en vue la présidentielle américaine de 2020. Déjà, plusieurs candidats à l’investiture démocrate se sont prononcés sur le sujet et ont proposé différentes solutions sur cet enjeu.

Les démocrates et l’accès à des médicaments abordables : objectif commun, stratégies variées

Si l’ensemble des candidats démocrates s’entendent sur la nécessité de rendre les médicaments plus abordables, les plans pour atteindre cet objectif varient. En août 2019, la revue Health Affairs présentait certaines des solutions proposées par les aspirants à l’investiture. Une des plus populaires consiste à accorder au département de la Santé et des Services sociaux le pouvoir de négocier les prix des médicaments d’ordonnance directement avec les manufacturiers, même si seuls les Américains couverts par Medicare (programme d’assurance santé du gouvernement fédéral qui assure les personnes âgées de 65 ans et plus) bénéficieraient des prix avantageux. L’ancien vice-président Joe Biden (Delaware), les sénateurs et sénatrices Bernie Sanders (Vermont), Elizabeth Warren (Massachussetts), Cory Booker (New Jersey) et Kamala Harris (Californie), de même que le maire Pete Buttigieg (Indiana), ont donné leur appui à cette idée. Cependant, tous ne s’entendent pas sur l’étendue du pouvoir de négociation dont jouirait le gouvernement fédéral. Alors que la sénatrice Amy Klobuchar (Minnesota) propose de lever la clause de non-ingérence empêchant le gouvernement fédéral de négocier avec les manufacturiers, Bernie Sanders affirme qu’un échec des négociations dans ce dossier devrait permettre au gouvernement de fixer le prix des médicaments en se fiant aux prix en vigueur dans cinq pays étrangers, dont le Canada.

Les principaux candidats démocrates proposent en outre d’autoriser l’importation de médicaments d’ordonnance moins chers, principalement du Canada. Cette idée suit déjà son cours dans certains États: le Colorado, la Floride et le Vermont autorisent cette pratique. Militant pour cette solution depuis les années 1990, Bernie Sanders est l’un des plus ardents défenseurs de ce projet au niveau fédéral. Amy Klobuchar est également particulièrement impliquée dans ce dossier : elle a proposé en 2019 le projet de loi fédéral Safe and Affordable Drugs from Canada Act qui vise à légaliser l’importation personnelle de médicaments en provenance de pharmacies canadiennes. À nouveau, les démocrates n’ont pas tous les mêmes positions sur cet enjeu : Sanders autoriserait les particuliers, les pharmaciens et les grossistes à importer les médicaments du Canada, alors qu’Amy Klobuchar et Joe Biden limiteraient cette pratique aux particuliers. Kamala Harris, Cory Booker et Pete Buttigieg préfèreraient laisser ce pouvoir aux agences ou programmes étatiques comme Medicare.

Les démocrates et les républicains d’accord… pour une rare fois 

L’administration Trump a également fait de la réduction du prix des médicaments une priorité. Position de plus en plus répandue chez les républicains, le gouverneur de la Floride Ron DeSantis ainsi que le sénateur de l’Iowa et président pro tempore du Sénat Chuck Grassley se sont déclarés en faveur d’une loi fédérale permettant l’importation de médicaments d’ordonnance à partir du Canada. En juillet dernier, Trump a soumis un plan de réforme administrative, le Safe Importation Action Plan, qui propose deux options pour l’importation de médicaments d’ordonnance. La première permettrait aux pharmacies et aux grossistes - par l’entremise des États - d’élaborer des plans d’achat à l’étranger qui concordent avec les exigences de la Federal Drug Administration (FDA). La seconde autoriserait les manufacturiers à importer des versions de médicaments approuvés par la FDA, mais fabriqués à l’étranger. Cette initiative reprend plusieurs idées défendues par les démocrates. Ce rapprochement de positions laisse croire à une possible coopération bipartisane, ce qui est assez exceptionnel en ces temps d’hyperpolarisation. Néanmoins, l’administration Trump risque de se heurter à l’industrie pharmaceutique qui s’est opposée à ce plan en affirmant qu’il pourrait faciliter l’importation de médicaments contrefaits ou non approuvés par la FDA. 

Qu’en est-il pour le Canada ?

En réaction à l’enthousiasme de la classe politique américaine pour l’importation de médicaments canadiens, une vague d’inquiétude a traversé le pays. Une coalition formée d’une quinzaine d’organisations canadiennes représentant des patients, des professionnels de la santé et des pharmaciens s’est dite préoccupée par la proposition et a fait parvenir une lettre à la ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, soulignant l’incapacité du marché canadien à s’ajuster aux pressions de la demande américaine. 

La proposition de l’administration Trump et les lois d’États autorisant l’importation de médicaments canadiens risquent, selon la coalition, de créer une rareté et de hausser le prix des médicaments pour les Canadiens. La coalition rappelle par ailleurs que le Canada connaît déjà une pénurie de plusieurs centaines de médicaments (bien que les importations américaines visent principalement l’insuline, dont on ne connaît pas de pénurie au Canada). Santé Canada juge néanmoins essentiel de surveiller la situation et se dit prête à agir si les pressions sur le marché canadien deviennent trop importantes. De plus, 79% des Canadiens voient la proposition du président Trump d’un mauvais œil ; ils considèrent qu’il n’est pas de leur responsabilité d’aider leur voisin du Sud à réduire le coût des médicaments. 

S’imposant déjà comme un thème incontournable des élections présidentielles de 2020, le prix des médicaments aux États-Unis illustre à quel point les Canadiens devraient surveiller la campagne électorale américaine. En effet, les Américains sont parfois critiques du système de santé au Canada, mais ont pourtant bien envie de venir se servir chez le voisin.

Daphné St-Louis Ventura et Frédérique Verreault sont respectivement coordonnatrice et chercheure en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand.

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Novembre 2019