Commerce international et candidats démocrates : le Canada prend-il des notes?

Par Christophe Cloutier-Roy
Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand

Le 15 octobre dernier avait lieu le 4e débat démocrate en Ohio, un État habitué à jouer un rôle déterminant lors des scrutins présidentiels, mais qui semble de plus en plus échapper aux démocrates. Pour l’occasion, 12 candidats (un record dans l’histoire des débats des primaires) ont pris la parole pour tenter de convaincre l’électorat démocrate qu’ils défendaient le meilleur programme et surtout qu’ils étaient les mieux placés pour priver le président Donald Trump d’un second mandat. Il s’agissait du premier débat depuis le lancement d’une procédure de destitution contre le président américain et depuis le retour en piste du sénateur Bernie Sanders (Vermont) qui a été victime récemment d’une crise cardiaque. Sans surprise, le débat a principalement porté sur quelques-unes des questions les plus pressantes du moment, qu’il s’agisse de l’accès aux soins de santé, de la procédure de destitution contre le président ou de la présence de troupes américaines en Syrie. Dans ce contexte, on ne se surprend guère que le voisin canadien n’ait pas été au cœur des discussions. La seule mention du voisin du nord est venue de Sanders, un grand admirateur du système de santé canadien qui a récemment conduit un groupe d’Américains à Windsor (Ontario) pour acheter de l’insuline à un prix moindre qu’aux États-Unis. Le Vermontois a affirmé que son programme d’assurance maladie universel (Medicare-for-all) permettra aux États-Unis de faire encore mieux que le Canada pour garantir l’accès à tous des soins de santé de qualité.

Malgré l’absence apparente d’enjeux spécifiques à la relation canado-américaine, plusieurs des aspirants présidentiels ont fait part de leur vision des politiques commerciales des États-Unis, ce qui ne peut manquer d’intéresser Ottawa. D’emblée, plusieurs candidats s’en sont pris directement à la façon de procéder du président Trump. L’ancien représentant Beto O’Rourke (Texas) a accusé le président de placer ses propres intérêts au cœur des négociations commerciales, particulièrement avec la Chine, l’activiste Tom Steyer (Californie) a décrit la guerre commerciale de Trump comme un « échec » (failure), tandis que la sénatrice Amy Klobuchar (Minnesota) a affirmé que l’administration actuelle n’a rien fait pour les fermiers et les travailleurs américains. De son côté, l’ancien secrétaire au Logement Julian Castro (Texas) a affirmé que le Midwest industriel (dont fait partie l’Ohio, un État où les tarifs sur l’acier et l’aluminium mis en place par l’administration Trump contre le Canada en 2018-2019 étaient particulièrement populaires) a perdu des emplois sous Trump. D’autres candidats ont abordé la question du commerce international en allant au-delà des politiques mises en place par la seule administration Trump. Reconnu depuis longtemps comme un fervent critique du libre-échange débridé, Bernie Sanders s’en est pris à l’ancien vice-président Joe Biden (Delaware) après que celui-ci ait prêché la nécessité de travailler avec les républicains. Aux yeux du sénateur du Vermont, c’est justement en travaillant avec le Grand Old Party que les démocrates ont avalisé des accords commerciaux comme l’ALÉNA ou la normalisation du commerce avec la Chine (deux mesures adoptées sous la présidence du démocrate Bill Clinton) qui auraient conduit à la perte de 4 millions d’emplois aux États-Unis. La représentante Tulsi Gabbard (Hawaï) a également évoqué les accords commerciaux signés par le passé.

Répondant à l’entrepreneur Andrew Yang (New York) qui affirmait que la grande majorité des pertes d’emploi aux États-Unis au cours des dernières années étaient causées par l’automatisation, la sénatrice Elizabeth Warren (Massachusetts), qui fait nouvellement office de favorite dans la course, a déclaré que les données qu’elle avait consultées montraient plutôt que ce sont les mauvaises politiques commerciales (bad trade policy) qui seraient à montrer du doigt :

The principal reason has been a bunch of corporations, giant multinational corporations who've been calling the shots on trade, giant multinational corporations that have no loyalty to America. They have no loyalty to American workers. They have no loyalty to American consumers. They have no loyalty to American communities. They are loyal only to their own bottom line.

La sénatrice a par la suite affirmé avoir un plan pour remédier à ce problème (un leitmotiv de sa campagne jusqu’à présent), soit l’instauration d’un « capitalisme responsable » (accountable capitalism) qui, en permettant aux travailleurs de prendre une part plus active aux décisions des entreprises, mettrait des bâtons dans les roues des entreprises qui voudraient délocaliser des emplois (Warren a nommé le Mexique) pour maximiser des profits. À la fin de son intervention, la sénatrice étiquetée à la gauche du Parti démocrate a souligné l’importance de faciliter la syndicalisation des travailleurs américains et de donner plus de pouvoir aux syndicats au moment de négocier.

Plus tard au cours de la soirée, un des modérateurs a rappelé que General Motors avait déjà été le principal employeur en Ohio et qu’il occupait désormais le 72e rang dans cet État. Après quoi, il a demandé au sénateur Cory Booker (New Jersey), puis à Beto O’Rourke ce qu’ils comptaient faire pour rapatrier ces emplois. La réponse de Booker est particulièrement intéressante, puisqu’elle constitue la seule critique directe adressée à l’accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC), qui doit remplacer l’ALÉNA et dont le sort est présentement entre les mains du Congrès. Aux yeux de Booker, l’AEUMC est une entente qui privilégie les intérêts des grandes compagnies sans se soucier du sort des travailleurs. De son côté, O’Rourke a souligné la nécessité de signer des ententes qui obligeraient le Mexique, notamment, à employer des travailleurs syndiqués.

En somme, plusieurs des démocrates présents lors du débat du 15 octobre ont mis de l’avant une vision du commerce international qui tourne le dos à la fois à l’approche préconisée par l’administration Trump et à celle mise en avant par les administrations précédentes. Vu l’importance des États-Unis en tant que partenaire économique, le Canada a tout intérêt à tendre l’oreille. Si un démocrate devait l’emporter en novembre 2020, il y a tout lieu de penser qu’une nouvelle façon de faire plus progressiste, centrée autour des intérêts des travailleurs (et potentiellement de la défense de l’environnement, bien que ce thème ait été peu abordé au cours du débat), soit préconisée par la nouvelle administration. Pour Ottawa, cela nécessiterait sans doute de nouvelles adaptations, quatre ans après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. On peut toutefois croire que, vu leur proximité idéologique, un gouvernement du Parti libéral serait plus à même de négocier avec une administration démocrate à partir de janvier 2021.

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Octobre 2019