COVID-19 : une désinformation elle aussi pandémique

Par Alexis Rapin
Chroniques des nouvelles conflictualités - Chaire Raoul-Dandurand

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Dans ce que les experts appellent déjà une « infodémie » entourant la crise du coronavirus, on voit poindre les premiers signes de campagnes de manipulation de l’information coordonnées par des États. La Russie, la Chine et les États-Unis, notamment, se livrent une bataille informationnelle pour imposer certains narratifs sur la scène internationale.

On savait depuis longtemps que l’honnêteté de l’information est une des premières victimes en temps de guerre, on découvre maintenant que les pandémies ne l’épargnent pas davantage. Alors que la COVID-19 continue de se propager à travers le monde, les informations fallacieuses elles aussi prolifèrent de jour en jour, répandant les thèses les plus folles sur la maladie. Toutefois, en marge des nombreuses théories du complot relayées par les simples citoyens, des premiers signaux émergent pour suggérer l’existence de campagnes de manipulation de l’information menées par des États.

C’est du moins ce qu’affirment plusieurs rapports produits dans les derniers jours par des institutions gouvernementales américaines et européennes. Dans un document interne du 18 mars dernier, le Service européen d’action extérieure identifiait un effort coordonné de médias russes visant à disséminer plusieurs informations fallacieuses au sujet de la COVID-19 (tel un faux cas d’infection d’un soldat américain stationné en Lituanie). Quelques jours plus tôt, un rapport du département d’État américain dénonçait l’existence de 2 millions de tweets malveillants attribués à des trolls du Kremlin — rapport dont les conclusions sont toutefois nuancées par les compagnies de réseaux sociaux.

Alors que la Russie nie catégoriquement les accusations occidentales, un jeu de diplomatie publique peu subtil entre Pékin et Washington s’étale quant à lui au grand jour : tandis que plusieurs hauts fonctionnaires chinois ont récemment relayé des contenus douteux attribuant la création du virus au gouvernement américain, l’administration Trump s’acharne quant à elle à désigner la COVID-19 comme un « virus chinois ». Dans ce que certains experts appellent désormais une « infodémie » autour du coronavirus, comment analyser ces échanges d’accusations ?

Des narratifs « blanchis » et sur mesure

Dans le cas de la Russie, les rapports officiels américains et européens demeurent pour l’heure confidentiels, rendant difficile de démontrer publiquement un engagement direct de l’État russe. Pour autant, la base de données ouverte entretenue par le projet EUvsDisinfo — rattachée au Service européen d’action extérieure — a d’ores et déjà identifié plus de 160 cas de fausses nouvelles portant sur le coronavirus émanant en bonne partie de médias d’État (Sputnik, RT ou RIA) ou liés informellement au Kremlin (comme Geopolitica.ru).

Les chercheurs du Digital Forensic Lab (rattaché au think tank américain Atlantic Council) notent pour leur part des similitudes entre la vague de fausses nouvelles observée sur la COVID-19 et l’opération INFEKTION (une campagne de désinformation soviétique menée dans les années 1980 présentant le SIDA comme une arme bactériologique américaine). La circulation des contenus sur le coronavirus suggère en effet l’emploi d’une stratégie similaire à celle employée à l’époque : le narrative laundering (blanchiment de narratif), procédé consistant à exploiter l’écosystème informationnel afin de « maquiller » petit à petit une fausse nouvelle pour la faire percoler jusque dans les médias reconnus.

Litanie de vieux romans d’espionnage ? Une étude publiée en 2019 par deux chercheures de l’université Stanford documentait en détail comment le GRU (renseignement militaire russe) s’adonne désormais à un narrative laundering 2.0, au moyen d’une constellation de faux blogues, médias « alternatifs » et pages Facebook utilisés de manière coordonnée. Preuve de l’efficacité du processus, les auteures ont montré comment un article d’un faux think tank créé par le GRU a, au terme de son blanchiment, fini cité dans le American Military Law Journal. Rien d’aussi coordonné et centralisé n’a, à ce stade, été démontré vis-à-vis de la désinformation sur la COVID-19, mais l’implication des médias d’État suggère à tout le moins que le Kremlin cherche à faire proliférer des narratifs biens précis.

Fait intéressant à cet égard : les analystes de EUvsDisinfo notent des disparités dans les narratifs, en fonction de leur audience. Les plateformes ayant un public russe insisteraient sur l’idée que la COVID-19 est une création de laboratoires secrets occidentaux en vue de déstabiliser la Russie, laquelle gère très bien la menace. Les médias orientés vers l’étranger s’entêteraient plutôt à décrire la pandémie comme un complot des élites contre les masses, en exagérant les difficultés des États occidentaux à la gérer. Face à la crise, l’idée serait donc de susciter simultanément la cohésion à l’interne, et la méfiance à l’externe.

Chine : orienter plus que désinformer

La Chine, en tant que probable point de départ de la pandémie, déploie une stratégie différente : plutôt que désinformer, elle semble surtout chercher à dévier l’attention internationale de l’origine de la crise et du manque de transparence initial de Pékin. Ses efforts se concentrent pour l’heure sur une approche propagandiste, visant notamment à magnifier l’assistance médicale chinoise à différents pays en difficulté (telle l’Italie). Si d’importants efforts de désinformation en provenance de Chine ont été observés sur les réseaux sociaux à Taïwan, les chercheurs du Digital Intelligence Lab (rattaché à l’Institute for the Future) concluent pour l’heure que ce trolling n’est pas l’œuvre du gouvernement.

De même, les thèses fantasques relayées par certains hauts fonctionnaires chinois ne semblent pas relever d’un messaging officiel et coordonné, le porte-parole en charge du dossier ayant, en conférence de presse, plutôt appelé à « s’en remettre à la science ». Si le régime est évidemment loin de condamner les théories du complot blâmant les États-Unis, il semble toutefois s’en tenir surtout à sa stratégie informationnelle de longue date : diffuser l’image d’une puissance « responsable », au modèle de gouvernement efficace, plus fiable que l’Occident dans la gestion des enjeux internationaux.  

En témoignent les principaux narratifs actuellement déployés par les médias d’État chinois (comme CGTN ou le Global Times), affirmant que la nature autoritaire du régime a permis les progrès spectaculaires du pays face au COVID-19. S’y ajoute l’idée que, pendant que les États-Unis multiplient les blâmes et tentent d’obtenir un monopole sur un éventuel vaccin, la Chine se montre solidaire et agit en leader pour assister les pays dans le besoin. Les médias officiels ne sont pas le seul outil mobilisé : une enquête publiée par l’organisme d’investigation ProPublica indique que près de 10 000 comptes Twitter contrôlés par le régime, utilisés en 2019 pour dénigrer les manifestations à Hong Kong, sont maintenant consacrés à propager ces narratifs.

Ce constat global fait écho à l’analyse publiée il y a peu par notre chercheur associé Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et son collègue Paul Charron : là où la Russie mobilise l’arme informationnelle pour « briser » l’ordre international à court terme, la Chine l’exploite plutôt pour le « remodeler » sur le long terme. L’empire du Milieu semble donc voir la pandémie, non pas comme une occasion de déstabiliser ses rivaux occidentaux, mais plutôt comme une opportunité de promouvoir son modèle politique et d’accroître son prestige sur la scène internationale.

Washington n’est pas en reste

Si la Chine a beau jeu de décrédibiliser les États-Unis, c’est aussi parce que ces derniers lui donnent des munitions. En février, un sénateur républicain accréditait en direct sur Fox News l’idée que la COVID-19 a été produite dans un laboratoire chinois, affirmation par la suite réitérée par de nombreux médias et figures publiques conservatrices. Surtout destinés à une audience domestique, ces discours n’en sont pas moins portés sur la scène internationale par l’administration Trump : la semaine dernière, Washington refusait de signer une déclaration commune du G7 faute d’avoir pu y imposer la terminologie « virus de Wuhan ». Les États-Unis, sans mener véritablement une campagne de désinformation coordonnée, se distinguent également par la promotion active de narratifs fallacieux.

En somme, au sein de la grande « infodémie » entourant la COVID-19 se joue aussi une géopolitique des narratifs, dans laquelle les grandes puissances usent de stratégies informationnelles distinctes, plus ou moins agressives, pour défendre leurs intérêts. Des manipulations de l’information à peu près aussi virales que le virus lui-même, qu’aucun confinement ne permet pour l’heure d’endiguer.

Alexis Rapin est chercheur à l’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand.

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31 mars 2020