Les terres rares : le talon d’Achille de la puissance américaine ?
Par Laurence Michalski
Chronique des nouvelles conflictualités | Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques
Ces derniers mois, Washington a multiplié les initiatives visant à assurer son approvisionnement en terres rares. Au-delà des bénéfices économiques que ces démarches peuvent générer, il importe de rappeler que ces ressources revêtent une importance géopolitique notable tant sur le plan technologique que militaire — une considération qu’il est essentiel de prendre en compte dans un contexte de tensions marquées entre les États-Unis et la Chine.
« All we’re asking for is to get Greenland, including right, title and ownership ». Cette déclaration, prononcée en janvier dernier par Donald Trump lors d’un discours au Forum économique mondial de Davos, marqua les esprits. En effet, bien qu’il exclût du même souffle la possibilité de saisir le territoire danois par la force, le 47e président américain réaffirma, devant la Communauté internationale, ses ambitions expansionnistes. Ainsi, si la volonté de s’imposer dans la région face à la Russie et à la Chine alimente les ambitions de Trump, l’accès aux ressources de l’île constitue également une priorité pour la Maison-Blanche, le Groenland abritant la huitième plus importante réserve de terres rares au monde. Bien que jusqu’à présent le potentiel de son sous-sol fut peu exploité, en raison des risques environnementaux associés aux activités d’extraction, il attise de plus en plus la convoitise d’acteurs étatiques soucieux de garantir leur accès à ces métaux indispensables sur le plan géopolitique.
Les terres rares, une arme géopolitique incontournable?
Regroupant dix-sept éléments chimiques, les terres rares représentent un ensemble de « métaux et [de] composés métalliques utilisés dans un grand nombre de procédés de fabrication de hautes technologies », comme les véhicules électriques, les piles et les ordinateurs. Ainsi, si elles paraissent, aujourd’hui, essentielles à la vie quotidienne, leur rôle s’avère d’autant plus crucial dans les secteurs stratégiques, dont celui de la sécurité nationale.
À titre indicatif, il est généralement entendu que les services de renseignement américain constituent la « première ligne de défense du pays ». En effet, ceux-ci en assurent la sécurité en fournissant à l’exécutif les données nécessaires à la formulation de la politique étrangère. Pour ce faire, les agences de renseignement recourent, notamment, à des satellitespour recueillir des informations sensibles sur les mouvements de troupes américaines ou ennemies et les zones d’intérêt pour les États-Unis. Elles mobilisent également des radars qui permettent d’intercepter des conversations émanant d’entités adverses et de détecter des lancements de missiles. En ce sens, le renseignement par imagerie et le renseignement d’origine électromagnétique semblent primordiaux en temps de paix comme temps de guerre. Or, l’efficacité et la pérennité de ces activités reposent, en partie, sur les terres rares, des composantes indispensables à la fabrication des dispositifs de détection employés par la communauté du renseignement. Ces métaux sont par ailleurs utilisés dans la construction d’infrastructures liées au développement de l’intelligence artificielle, des algorithmes aux applications multiples pour le secteur de la défense.
« L’intelligence artificielle sera un facteur de puissance déterminant pour les pays qui l’exploiteront ». Voilà la conclusion du rapport de la National Security Commission on Artificial Intelligence paru en 2021. Ses auteurs estiment qu’au cours des prochaines années, l’État qui dominera en la matière disposera d’un avantage considérable par rapport à ses rivaux, considérant qu’il aura la légitimité d’édicter les normes internationales régulant cette technologie. Cet enjeu est particulièrement important, dans la mesure où il est attendu que l’intelligence artificielle modifie les paramètres des combats, et ce, tant sur le plan logistique que sur le plan stratégique. Elle pourrait, en outre, accélérer l’automatisation de la guerre et accroître l’ampleur des conflits cybernétiques. Or, pour certains experts, les États-Unis sont en perte de vitesse dans le domaine, une tendance qu’ils auraient avantage à inverser afin de maintenir leur statut de puissance technomilitaire. Ce n’est pas un hasard si le département de la Défense mobilise d’importantes ressources dans le but de moderniser ses systèmes d’armement. En ce sens, depuis 2010, le volume de contrats qu’il octroie au secteur privé pour son approvisionnement en terres rares augmente constamment. Celles-ci sont essentielles à la fabrication et à la robotisation d’équipement militaire, mais également au développement de systèmes d’armement aux implications sécuritaires multiples, notamment en ce qui a trait à la rivalité avec la Chine.
Les terres rares, un piège infernal?
« China (…) challenge[s] American power, influence, and interests, attempting to erode American security and prosperity (…) [It is a] revisionnist power ». C’est en ces mots que la Maison-Blanche désigna Pékin dans la Stratégie de sécurité nationale de 2017. Ce faisant, elle rejoint les craintes que formule la communauté du renseignement des États-Unis à l’égard de la puissance asiatique depuis quelques années. Celles-ci furent réitérées dans l’Évaluation annuelle des menaces de la communauté du renseignement américain de 2025, alors que le Bureau du directeur du renseignement national affirma que Pékin représente la plus grande menace technologique, cyber, militaire et économique pour Washington — une situation d’autant plus préoccupante, considérant que l’industrie militaire américaine dépend à 72% de la Chine pour son approvisionnement en terres rares.
À l’heure actuelle, la Chine est responsable de 70% de la production mondiale de terres rares, une position quasi monopolistique qui lui confère une influence incontestable dans l’arène internationale. En plus de lui assurer le contrôle du cours de ces ressources, cette prédominance de la Chine lui garantit un levier majeur face aux sanctions économiques qui pourraient la viser dans le cadre de la guerre commerciale l’opposant à Washington. À titre d’exemple, nous pouvons noter qu’en octobre dernier, Pékin a resserré les limites à l’exportation de certaines terres rares afin que les tarifs qui lui furent imposés par l’administration Trump soient levés. Face à cette situation, la Maison-Blanche tenta de se tourner vers d’autres pays, dont l’Australie, pour préserver son approvisionnement, une démarche qui s’avéra inefficace, considérant que Pékin est également responsable de 90% du raffinage des terres rares.
Dès lors, certains États, dont les États-Unis, estiment profitable d’envoyer leurs terres rares en Chine pour qu’elles y soient traitées, et ce, pour ne pas avoir à assumer les coûts environnementaux et humains qui en découlent. Par conséquent, Pékin est présente dans une majorité des chaînes d’approvisionnement liées au secteur américain de la défense, une position qui lui offre un avantage marqué dans la mesure où elle peut imposer des restrictions à des ressources dont dépendent fortement les États-Unis. Cela place Washington dans une posture précaire, alors que la Chine semble ainsi capable de limiter l’efficacité du système d’armement des États-Unis sans avoir à entrer en confrontation directe avec ceux-ci. Cette situation permet d’entrevoir l’influence que la puissance asiatique pourrait exercer sur la politique extérieure de son homologue si un conflit venait à les diviser. En effet, historiquement, la Chine mobilisa ses ressources pour faire valoir ses intérêts lorsque des confrontations l’opposaient à d’autres États. Ce fut notamment le cas en 2010, alors que Pékin imposa un embargo sur les terres rares à destination du Japon à la suite d’un différend territorial au sujet des îles Senkaku. En ce sens, et considérant les enjeux internationaux qui opposent les États-Unis et la Chine, dont la question taïwanaise, il semble essentiel pour Washington de réduire sa dépendance envers Pékin.
Les terres rares, une cause perdue?
Dans le but de s’affranchir de sa dépendance face à Pékin dans le secteur des terres rares, Washington tente, depuis quelques années, de redémarrer sa production nationale. Lors de son premier séjour à la Maison-Blanche, Donald Trump signa de nombreux décrets présidentiels visant à favoriser le recyclage de ces métaux et à intensifier l’exploration et l’exploitation minières en sol américain. C’est dans ce contexte qu’il a soutenu, en 2017, la réouverture de la mine Mountain Pass en Californie, un site dont l’importance stratégique est appelée à croître au cours des prochains mois. En effet, MP Materials, l’entreprise exploitant la mine, a conclu en juillet dernier une entente avec le département de la Défense visant la construction d’une chaîne d’approvisionnement complète en terres rares et en aimants à haute performance d’ici 2028. Ces démarches, s’ajoutant au développement minier d’autres États, tels que le Wyoming et le Texas, constituent une première étape cruciale à l’autonomisation des États-Unis dans le dossier des terres rares. Toutefois, elles ne suffisent pas encore, considérant le retard important que Washington a accumulé dans ce domaine.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le « Project Vault » annoncé par Trump le 2 février dernier. Celui-ci vise, entre autres, à assurer le stockage et l’approvisionnement en terres rares aux États-Unis. Financé à hauteur de 12 milliards de dollars, ce projet témoigne de l’ambition de la Maison-Blanche de diversifier ses partenaires commerciaux afin de protéger le pays contre d’éventuelles ruptures d’approvisionnements ou contre des manipulations de marché. Dans cette démarche, Trump semble particulièrement intéressé par la République démocratique du Congo et par la Guinée, des États dont le sous-sol recèle de terres rares. Le président vise ainsi à contrôler une plus grande part des réserves mondiales de terres rares, comme l’indiquait déjà sa volonté de conditionner l’aide militaire américaine à l’Ukraine à l’accès aux métaux du pays. Dans le même ordre d’idées, nous pouvons noter l’entente bilatérale qu’il conclut avec les Îles Cook en août 2025 en matière d’exploitation des terres rares. La Maison-Blanche négocie aussi avec le Brésil afin de développer un partenariat pour l’extraction et le raffinage de ces métaux, une entente qui pourrait permettre de contrebalancer, en partie, l’influence de la Chine sur le territoire sud-américain. Finalement, les démarches de l’administration Trump sur la question des terres rares revêtent également une dimension multilatérale. En effet, le 4 février dernier, les États-Unis lancèrent le Forum sur l’engagement géostratégique en matière de ressources (FORGE), une plateforme collaborative réunissant une cinquantaine d’États dans le but de favoriser la coopération dans le domaine de l’exploitation et de la commercialisation des minéraux critiques et des terres rares, une initiative visant à opposer un contrepoids au monopole chinois.
Le Canada pourrait jouer un rôle majeur dans l’équation, compte tenu de la richesse de son territoire. Toutefois, certains estiment que, dans cette période de tensions accrues entre Ottawa et Washington, le Canada aurait tout avantage à tirer profit de ses ressources afin de se positionner comme chef de file en matière d’innovation technologique et d’intelligence artificielle. En effet, une telle stratégie lui permettrait de réaffirmer sa puissance et sa souveraineté face aux pressions de la Maison-Blanche qui, à l’instar de son intérêt pour le Groenland, manifeste une volonté expansionniste à l’égard de son voisin du nord.

20 avril 2026
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