L’ONU et le recours à la force, ou le mariage de la carpe et du lapin

Par Thierry Tardy
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM



En pratique, la capacité de l’ONU à mettre en œuvre le mandat défini par sa Charte a varié dans le temps et a été largement dépendante du contexte international. Paralysée pendant la Guerre froide, l’Organisation n’influence que marginalement un système dominé par la bipolarité et par l’équilibre des grandes puissances. Les dispositions de la Charte relatives au recours à la force restent secondaires, même si les principes de souveraineté et de non-intervention sont largement acceptés par la communauté des États.

La période qui s’ouvre avec la fin de la Guerre froide offre de nouvelles perspectives. L’évolution des relations internationales permet la revitalisation de l’ONU en général et de son rôle de garant de la légalité du recours à la force en particulier. Le Conseil de sécurité recouvre les prérogatives que la Guerre froide lui avait niées et s’affirme comme un acteur essentiel de la gestion de la sécurité internationale. Il est l’organe qui dit le droit, légalise le recours à la force et, le cas échéant, condamne son usage. Dans ce mouvement, l’ONU oscille entre une fonction de régulation propre à la conception idéaliste de ses Pères fondateurs et une dimension interétatique la ramenant au statut d’outil au service des États. Elle est à la fois agent et outil.

C’est au cœur de ce positionnement que se développe le lien entre l’ONU et la notion de recours à la force. L’ONU tire de sa Charte une légitimité forte en la matière, mais reste dépendante des États tant dans le processus de décision (au Conseil de sécurité) que dans la mise en œuvre. Le champ du maintien de la paix offre un terrain d’analyse particulier. Au début de la décennie 1990, le recours à la force au sein des opérations de maintien de la paix caractérise en partie leur nature évolutive et doit aussi faire leur crédibilité. Dans les faits pourtant, il symbolise aussi l’absence de préparation et le décalage qui existe entre un maintien de la paix idéalisé et la réalité du terrain. Le recours à la force par l’ONU (via les États contributeurs de troupes) est remis en question, mais c’est aussi le rôle de l’ONU en tant que garant de la paix et de la sécurité internationales qui s’en trouve mis en cause.

Les contradictions de fond quant à la capacité de l’ONU à encadrer le recours à la force restent cependant à venir. Les événements du Kosovo d’une part, du 11 septembre 2001 et d’Irak d’autre part, qui prennent place dans un environnement international en profonde mutation, vont faire apparaître la difficulté croissante de réconcilier les principes de la Charte des Nations Unies relatifs au recours à la force avec les évolutions des formes de violence, les attentes des opinions publiques, l’érosion du principe de souveraineté ou les exigences de la lutte contre le terrorisme. Est ainsi posé le débat sur l’adéquation du système onusien, tel que défini en 1945, avec les menaces à la paix et à la sécurité internationales du XXIe siècle.

ISBN : 978-2-922844-52-8
Octobre 2006
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