Nos conférences dans la culture populaire : Nina Simone et la mort de MLK

Par Alexis Rapin
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM

Dans le cadre de la série de conférences « 1968, 50 ans plus tard », la Chaire Raoul-Dandurand vous propose de plonger dans les œuvres de culture populaire liées aux événements de 1968. Cette semaine : le morceau « The King of Love is Dead », éloge funèbre à Martin Luther King par la célèbre chanteuse de jazz Nina Simone.

Le 7 avril 1968, trois jours après l’assassinat du pasteur Martin Luther King à Memphis, la chanteuse Nina Simone et son groupe interprètent, pour la première fois, Why ? (The King of Love is Dead). À la fois hommage musical et cri de révolte, cette œuvre légendaire, qui lie deux icônes de la culture afro-américaine, devient le symbole de la résistance des Noirs américains.

L’œuvre dans son époque

Si nombre d’artistes afro-américains se sont mobilisés pour la cause des droits civiques dans l’Amérique de l’après-guerre, Nina Simone occupe une place à part. En mars 1964, elle bouscule le pays avec le morceau Mississippi Goddam, coup-de-poing musical dénonçant l’attentat à la bombe contre la 16th Street Baptist Church et l’asssassinat de l’activiste Medgar Evers.Alabama's got me so upset, Tennessee's made me lose my rest, and everybody knows about Mississippi, goddam!”[1], éclate la chanteuse sur ce morceau si subversif à l’époque qu’il est interdit dans plusieurs États du Sud.

Quatre ans plus tard, c’est Gene Taylor, le bassiste de Nina Simone, qui prend l’initiative de répondre à la mort de Martin Luther King, le 4 avril 1968. Le lendemain du drame, le musicien compose fiévreusement un morceau en hommage au pasteur et le présente à la chanteuse. Comme le racontera Samuel Waymon, frère de Nina Simone et organiste du groupe, l’émotion est forte et le temps compté : la formation doit se produire le 7 avril au Westbury Festival à New York, et n’a donc qu’une journée pour travailler le morceau. Qu’à cela ne tienne, Nina Simone et ses musiciens dévoilent le lendemain au public new yorkais Why ? (The King of Love is Dead), dans une performance semi-improvisée de près de 15 minutes. « Je pense que ma performance ce soir-là a été l’une de mes meilleures », écrira plus tard Nina Simone dans ses mémoires.

Le morceau, qui fait grand bruit, est enregistré et sort peu après en vinyle, sur l’album à succès Nuff Said (« Assez parlé »). Il s’impose comme le cœur de la Martin Luther King Suite, trio de morceaux joués par Nina Simone en hommage au pasteur assassiné, qui inclura Mississipi Goddam ainsi que Sunday in Savannah. Les paroles de Why ?, empreintes d’amertume et de révolte, offriront un écho presque prophétique aux imposantes émeutes de protestation qui secoueront les États-Unis, entre avril et mai 1968,  à la suite de l’assassinat de Martin Luther King :

What gonna happen now? In all of our cities?

My people are rising / they're living in lies […]

Folks you'd better stop and think. / Everybody knows we're on the brink.

What will happen, now that the King of Love is dead? [2]

 

Impact sur la culture populaire

Avec Why ?, Mississippi Goddam, mais aussi Backlash Blues ou encore Strange Fruit, Nina Simone est elle aussi une icône de la lutte pour les droits civiques. Personnalité complexe et controversée, elle incarne toutefois un visage moins pacifiste du mouvement que Martin Luther King. Lors d’une rencontre avec le pasteur en 1965, celle-ci devait d’ailleurs lui déclarer : « Je ne suis pas non-violente ! », et King de répondre « Ce n’est pas grave, ma sœur, tu n’as pas à l’être ».

Épisode tragique pour le mouvement des droits civiques, l’assassinat de Martin Luther King inspirera bien d’autres artistes, parmi lesquels le pianiste Otis Spann (Blues for Martin Luther King, 1968) ou le groupe britannique U2 (MLK, 1984). Dans les années 1980, faisant écho à l’hommage de Nina Simone, une autre figure de proue de la musique afro-américaine se mobilise pour faire revivre l’héritage du militant : Stevie Wonder (accompagné d’autres artistes comme Gil-Scott Heron) entame une tournée à travers les États-Unis, réclamant l’introduction d’un « MLK Day », une journée de commémoration nationale de Martin Luther King. La campagne atteindra son objectif en 1983, avec l’officialisation du jour férié par Ronald Reagan. Il faudra toutefois attendre 2011, pour que soit inauguré, à Washington le mémorial en l’honneur de Martin Luther King, plaçant enfin cet homme et la lutte pour les droits civiques au panthéon de l’histoire américaine.

 

Pour en savoir plus, les travaux de nos chercheures :

  • Sur le Sud des États-Unis et la question raciale : Ginette Chenard, Le Sud des États-Unis : Rouge, blanc, noir, Septentrion, 2016.
  • Sur l’activisme afro-américain aujourd’hui : Amélie Escobar, « La brutalité policière aux États-Unis : symbole des tensions et des disparités raciales ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie, N°35 octobre-novembre 2016.

 

[1] « L’Alabama m’a choqué, le Tennessee m’a fait perdre le sommeil, et tout le monde sait pour le Mississippi, bon dieu ! »

[2] « Que va-t-il se passer maintenant ? Dans toutes nos villes ? / Mon peuple se lève, ils vivent dans le mensonge […] / Vous feriez mieux de vous arrêter et réfléchir, vous savez que nous sommes à la limite / Que va-t-il arriver, maintenant que le roi de l’amour est mort ? »

Mars 2018