Nos conférences dans la culture populaire : les slogans de mai 68 en France

Par Alexis Rapin
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques | UQAM

Dans le cadre de la série de conférences « 1968, 50 ans plus tard », la Chaire Raoul-Dandurand vous propose de plonger dans les éléments de culture populaire liés aux événements de 1968. Cette semaine : les slogans de mai 68 en France.

Ils ont marqué toute une génération : « Sous les pavés, la plage », « L’imagination au pouvoir » ou encore « Il est interdit d’interdire ». Les slogans issus des protestations étudiantes et ouvrières de mai 1968 en France demeurent dans les imaginaires, cinquante ans après les événements. À la fois mots d’ordre et cris de rassemblement, d’où provenaient ces messages, et comment se sont-ils diffusés parmi les activistes parisiens ?

L’objet dans son époque

C’est dans un lieu en particulier que plusieurs slogans de mai 68 prendront l’ampleur qu’on leur connaît aujourd’hui : l’atelier de l’école des beaux-arts de Paris, qui sera renommé « atelier populaire » au cours de son occupation par les soixante-huitards. Réunis en comité, des artistes y conçoivent des affiches sérigraphiées, arborant généralement une maxime et une illustration rudimentaire[1]. C’est d’ailleurs à l’atelier populaire que mai 68 devra la fameuse affiche « La lutte continue », arborant une usine dont la cheminée forme un poing levé. Quelque 600 œuvres verront le jour dans l’enceinte de ce lieu de création, dont les plus célèbres seront produites à près de 3000 exemplaires.

Toutefois, c’est un tout autre media qui popularisera bon nombre d’autres slogans de mai 68 : les graffiti. Tagués à la bombe sur les murs de la capitale française, certains seront repris et scandés par les manifestants. D’autres deviendront simplement les messagers silencieux du mouvement. « Jouissez sans entraves », « Prenez vos désirs pour des réalités », « Consommez plus, vous vivrez moins », « Soyez réalistes, demandez l’impossible », les graffiti empruntent autant à la rhétorique anticapitaliste chère aux soixante-huitards, qu’à la poésie surréaliste et dadaïste.

Si beaucoup sont anonymes, le plus célèbre de ces slogans dispose d’un auteur revendiqué : le 21 mai 1968, attablé à un bistrot avec un collègue, le jeune publicitaire Bernard Cousin griffonne sur une feuille de papier « Sous les pavés, la plage ». Il raconte l’épisode dans un livre publié en 2008 :

Sur le même papier au milieu de pas mal de conneries il y a tout à coup, de ma main : « il y a de l'herbe sous les pavés », on approchait, mais Killian n'aimait pas l'herbe, il trouvait cela « naturiste », le mot écologie n'existait pas, et les verts non plus. En plus l'herbe : « ils vont comprendre le hash ». On cherchait quelque chose à rechercher sous les pavés pour inciter [les manifestants] à les retirer, c'est venu assez naturellement car pour noyer les grenades des CRS on ouvrait les vannes des trottoirs et l'eau coulait sur le lit de sable qui servait d'assise aux pavés parisiens. Pour évoquer un avenir paradisiaque […] nous n'avons trouvé que notre joie d'enfant à la plage.[2]

Dans les semaines qui suivent, son compère Bernard Fritsch (alias Killian), bombera la phrase près de cent fois à travers les rues de Paris. Réutilisée, réinventée et parodiée à de multiples reprises depuis lors, elle reste la phrase culte associée à mai 68.

Aujourd’hui, dans la culture populaire

À l’ère des hashtags (ou « mots-clics ») déferlant sur les réseaux sociaux, que reste-t-il des maximes de 1968 ? Ironiquement, les messages libertaires des soixante-huitards connaissent aujourd’hui des résurrections pour le moins inattendues : en 2005, par exemple, la chaine de supermarchés française Leclerc a orchestré une campagne d’affichage publicitaire faisant spécifiquement référence à l’imagerie et aux slogans de mai 68. « Il est interdit d’interdire de vendre moins cher », énonçait l’une des réclames. Une autre reprenait le célèbre dessin du poing levé en guise de cheminée, accompagné d’un « La croissance, oui, sauf celle des prix ! ».

Au-delà des récupérations à usage commercial, les mots d’ordre de 1968 résonnent également encore dans la conscience politique des Françaises et des Français : fin mars, un sondage réalisé pour le Huffington Post France par l’institut YouGov interrogeait 1004 personnes sur (entre autres questions) quel slogan de mai 68 leur semblait faire actuellement le mieux écho à 2018. Résultats : « Sous les pavés, la plage » n’a été choisi que par 3% des sondés, contre 12% pour « Il est interdit d’interdire », et 18% pour « Perdre sa vie à la gagner ». La première place, avec 23%, est revenue à « Élections, piège à cons ». Alors que l’hexagone connaît actuellement une importante mobilisation contre les réformes gouvernementales, c’est semble-t-il davantage la défiance envers la classe politique que la poésie surréaliste qui persiste de l’esprit de 1968.

 

Autour de cette thématique, les travaux de nos chercheurs :

[1] Le concept évoque à certains égards le collectif « École de la Montagne Rouge », mis en place par des étudiants en design de l’UQAM durant le printemps 2012 au Québec. Voir références en fin de texte.

[2] Bernard Cousin, Pourquoi j'ai écrit : sous les pavés la plage, Éditions Rive Droite, 2008.

Avril 2018