Le Kremlin sous couverture diplomatique

Par Simon Piché-Jacques
Chroniques des nouvelles conflictualités - Chaire Raoul-Dandurande

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Sur fond de guerre dissimulée, le démantèlement d’un réseau d’espions russes en Bulgarie ainsi que les récentes allégations des autorités tchèques concernant l’implication du Kremlin dans l’explosion d’un dépôt d’armes en 2014 à l’est de Prague ont soulevé un tollé international. Échanges d’informations, empoisonnements, sabotages et couvertures diplomatiques : la guerre froide est une époque révolue dira-t-on, pourtant son mode opératoire n’a jamais disparu.

Ces dernières semaines, plusieurs affaires dignes d’un roman d’espionnage ont été résolues. Elles utilisaient d’ailleurs une technique bien connue des espions du temps de la guerre froide : l’usage des corps diplomatiques pour mener des activités clandestines. Comment le Kremlin déploie-t-il aujourd’hui cette tactique, qui mêle le renseignement humain, les cyberattaques et les assassinats? Quelle est l’actuelle présence internationale du renseignement militaire russe (GRU), dont l’allure KGBiste se reflète dans ses actions particulièrement musclées? Alors que la diplomatie cœrcitive de Moscou se retrouve sous les tirs croisés de ses détracteurs depuis plusieurs mois, le Kremlin se distingue-t-il de ses homologues dans le grand jeu de l’espionnage mondial?

Opérations clandestines et mesures de représailles

Vrbětice, République tchèque, octobre 2014. Un marchand d’armes bulgare prépare son matériel. La cargaison, vraisemblablement destinée aux forces ukrainiennes qui font face aux séparatistes prorusses en Crimée, n’arrivera cependant jamais à destination. Le dépôt du marchand d’armes abritant 50 tonnes de munitions explose soudainement, causant d’importants dégâts et emportant la vie de deux civils. Le 17 avril dernier (six ans plus tard!), la police tchèque chargée de l’enquête dit suspecter six officiers du GRU, y compris les deux hommes responsables de l’empoisonnement de l’ex-agent double Sergueï Skripal et sa fille Yulia Skripal en banlieue de Londres en 2018[1]. Par mesures de représailles, Prague procède à une expulsion massive de 18 diplomates russes, identifiés comme des agents du GRU et des Services de renseignements russes (SVR).

Burgas, Bulgarie, entre 2017 et 2020. Assis à son bureau, un haut fonctionnaire du ministère de la Défense de la Bulgarie sort son téléphone intelligent de sa poche. Loin des regards, il commence à prendre des photos de documents militaires classifiés affichés sur son ordinateur, qu’il transmet ensuite à son officier traitant, un diplomate russe. En réalité, ce fonctionnaire bulgare fait partie d’un réseau qui transmet des renseignements à la Russie à propos de l’OTAN, de la CIA, du conflit ukrainien et de celui du Caucase. Pots-de-vin, rendez-vous à l’aube sur un court de tennis et matériel d’espionnage dissimulé : sur une période d’environ trois ans, Moscou a entretenu ce réseau pour soutirer des secrets occidentaux, notamment sur l’avion de chasse F-16. En décembre 2020, les autorités bulgares arrêtent ce groupe d’espions et ordonnent l’expulsion de deux diplomates russes, qui s’ajoutent aux trois autres expulsés dans les mois précédents.

Rome, mars 2021. Dimitri Ostroukhov, diplomate accrédité à l’ambassade de Russie en Italie, en poste dans le cadre de la mission militaire, se dirige vers un supermarché de la banlieue de Spinaceto. Il a en sa possession une enveloppe contenant 5000 euros, une somme qui lui servira de monnaie d’échange contre des informations. Son contact : Walter Biot, un capitaine de frégate, membre de l’état-major de la défense italienne. Lorsque Ostroukhov aperçoit son interlocuteur garé dans un stationnement à proximité du supermarché, il lui donne l’argent, et Biot lui remet une clef USB qui renferme 181 photos de documents sensibles, dont huit sont classifiés et 47 sont labélisés « secret OTAN ». L’Agence d’information et de sécurité intérieure italienne est au courant de cet échange et intervient rapidement. Peu de temps après, le gouvernement italien procède à l’expulsion de deux diplomates russes impliqués dans cette affaire.

Détournement de l’appareil diplomatique

La liste des cas impliquant le GRU dans la sphère diplomatique ne s’arrête pas là. Tout récemment, la Lituanie a déclaré personae non gratae deux fonctionnaires russes à la suite d’un mouvement de solidarité envers la République tchèque. La Slovaquie a fait de même en renvoyant trois diplomates, dont l’un a été identifié comme la tête dirigeante d’une cellule du GRU à Bratislava. La Norvège, la Lituanie et la Lettonie ont également procédé à des expulsions semblables.

Ce n’est rien de très surprenant, a priori, pour le colonel Christopher Costa, directeur du Musée international de l’espionnage à Washington D.C. Dans une entrevue accordée à l’Associated Press, Costa affirme que les ambassades et les consulats servent depuis de nombreuses décennies à abriter des officiers du renseignement[2]. S’il est vrai que les États utilisent souvent le paravent diplomatique pour mener des opérations clandestines, la plupart jugeront préférable de tracer une ligne de démarcation nette entre la sphère diplomatique et la sphère militaire. Moscou, pour sa part, semble vouloir redéfinir les contours de la diplomatie publique en alignant celle-ci sur les objectifs stratégiques et géopolitiques du Kremlin. De sorte que, dans les récents incidents impliquant le GRU, un mode opératoire commun se dégage : l’appareil d’État russe sert non seulement de façade pour espionner autrui, mais également à camoufler des opérations de subversion agressives.

Plusieurs raisons expliquent l’attitude de la Russie. Selon Mark Galeotti, professeur honoraire à l’École d’études slaves et de l’Europe de l’Est à la University College of London, en Russie, l’une d’elles est que le ministère des Affaires étrangères (MID) russe est une entité assez faible dans l’organigramme étatique. Dès lors, le MID serait régulièrement soumis aux besoins de services plus proches du pouvoir, et servirait souvent de couverture pour les agences de renseignement.

L’héritage de l’ère soviétique

Malgré le constat que l’appareil diplomatique de la Russie est gangrené par celui du renseignement, il importe de souligner qu’une véritable guerre de clocher fait rage au sein des différents services de renseignement du pays. Essentiellement caractérisée par une fracture militaire/civile, la « nouvelle noblesse[3] » de Vladimir Poutine est animée par des rivalités constantes entre ses principaux services : le renseignement intérieur russe (FSB), le SVR et le GRU.

Alors que la création du FSB et du SVR est le résultat du démantèlement du KGB, le GRU, pour sa part, est resté intact. Cette entité demeure néanmoins peu connue, sans site Web dédié, et dont la mission principale est largement nébuleuse[4]. « Adhocratie d’acteurs concurrents », comme l’a qualifié Galeotti, la Russie semble pourtant préconiser le GRU pour mener ses opérations extraterritoriales et déstabiliser ses rivaux. Ce service mène donc des actions occultes qui s’inscrivent dans un mode opératoire spécifique, et ce, en continuité avec des méthodes héritées de la guerre froide. C’est notamment ce que révèle le démantèlement en 2019 d’un camp de base de 15 officiers du GRU en Haute-Savoie, spécialisés dans les assassinats ciblés.

Le terme consacré pour définir ce modus operandi, du moins celui qu’employait l’URSS dès les années 1950, et qui est ensuite resté dans le jargon, est celui des « mesures actives » (aktivnye meropriyatiya). Bien qu’elles aient largement évolué à l’heure du cyber, ces mesures décrivent une large gamme d’opérations du renseignement qui comprennent, sans s’y limiter, l’influence politique, la subversion et la désinformation. En politique étrangère russe, le GRU est l’entité qui recourt le plus souvent à de telles mesures, comme les tentatives d’empoisonnement au Novitchok.

Même si le Canada n’est pas la première cible du GRU, Ottawa doit tout de même prêter attention aux actions de Moscou. Le cas du piratage de l’Agence mondiale antidopage et du Centre canadien pour l’éthique dans le sport en septembre 2016 et l’affaire SolarWinds en décembre 2020 en témoignent. De surcroît, l’affaire impliquant l’ancien sous-lieutenant de la Marine royale canadienne Jeffrey Delisle témoigne tout particulièrement de la présence du GRU au Canada. En 2007, Delisle s’était rendu volontairement à l’ambassade de la Russie à Ottawa pour vendre au GRU des renseignements sur STONEGHOST, un réseau de partage de renseignements de l’OTAN. Ce cas emblématique illustre encore une fois la propension du Kremlin à profiter du paravent diplomatique pour mener une politique étrangère vindicative à l’égard de pays qui nuisent à ses intérêts.

[1]Anatoliy Vladimirovich Chepiga et Alexander Yevgenyevich Mishkin, ou « Alexander Petrov » et « Ruslan Boshirov » comme l’indiquent leur faux passeport, seraient les deux hommes recherchés non seulement dans l’affaire Skripal, mais également dans un autre cas d’empoisonnement survenu en 2015 qui ciblait Emilian Gebrev, le patron de l’entreprise d’armement Emko. À la suite des révélations de la firme d’enquête internationale Bellingcat, le GRU a mis sur pied deux opérations visant à empoisonner l’homme d’affaires, la première à Sofia, la deuxième à sa maison d’été en bordure de la mer Noire. En mai 2015, Gebrev tombe gravement malade dans un restaurant, et il est amené d’urgence à l’hôpital (Gebrev survivra à la tentative d’assassinat). Le principal mobile de cette attaque aurait été lié à la vente d’armes de la société de Gebrev au ministère ukrainien de l’Intérieur, ainsi qu’à la Garde nationale, des organismes qui ont déployé des soldats pour combattre l’incursion des séparatistes prorusses dans le Donbass en 2014.

[2] En 2019, devant le Centre de formation du FSB (renseignement intérieur russe), Vladimir Poutine a déclaré qu’en 2018, le FSB avait contrecarré les activités de 129 cadres et 465 agents de services secrets étrangers. En 2020, 400 agents ont été démasqués en sol russe.

[3] Nikolaï Patrouchev, alors directeur du FSB (1999-2008), qualifiait de « nouvelle noblesse » l’appareil du renseignement russe sous la gouvernance de Vladimir Poutine. Ce qualificatif servait à démontrer l’influence et l’élitisme de la communauté du renseignement après l’ère Gorbatchev, laquelle s’est vu octroyer le même financement qu’à l’époque du KGB.

[4] Sur le site internet du ministère de la Défense russe, quelques lignes suffisent pour décrire les objectifs du GRU : « garantir les conditions propices à la mise en œuvre réussie de la politique de défense et de sécurité de la Fédération de Russie » et « promouvoir le développement économique, les progrès scientifiques et technologiques du pays, ainsi que la sécurité militaire et technique de la Fédération de Russie ».

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4 mai 2021
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